Quand je me suis réveillé ce matin, je n’avais bizarrement pas la gueule de bois, mais une certaine quantité d’énergie à dépenser. En fait, j’étais carrément proche de la masse critique. Alors je ne me suis pas coiffé, j’ai enfilé un bonnet, des chaussures de sport et je suis sorti courir. Comme je ne suis pas un athlète, une petite montée a eu rapidement raison de mes poumons. J’ai donc marché tranquillement autour de mon village, à regarder bêtement le paysage en profitant du froid. En chemin, j’ai rencontré Ange, un des villageois d’origine contrôlée. C’est un drôle de type celui là, mais je l’aime bien. Un de ces vieux ruraux assez têtus pour réussir à vivre dans une époque révolue : il a une petite entreprise de maçonnerie qui emploie ses trois fils pour toute sorte de chantiers dans le coin, un corps de quarante ans alors qu’il en a soixante-dix et il va à la messe tous les dimanches dans l’église de ce village qu’il ne quitte presque jamais. Et il est passionné de golf. Quand je l’ai croisé, donc, il était en plein entraînement : régulièrement, il va au bord de la route avec son club, tire quelques balles dans un terrain en contrebas puis part les chercher. J’ai un peu parlé avec lui, en essayant de ne pas le déconcentrer, il m’a dit que c’était un sport violent, qu’il fallait écouter pour savoir où les balles atterrissent et que parfois il n’arrivait pas à les retrouver. Mais pendant ce temps, ses yeux, ses yeux de fils d’hier, me disaient qu’il comprenait ce que je faisais là à le regarder sortir son meilleur swing. Ils me disaient qu’il savait tout de ma condition –nôtre condition- et ils me disaient de ne pas m’en faire, de continuer ma route. Alors j’ai souri et je l’ai laissé à ses vieilles balles couvertes de terre.
Un peu plus loin sur la route il y a un monticule d’une dizaine de mètres qui surplombe le vide jusqu’à la ville, 900 mètres plus bas. J’ai employé mes forces animales, encore jeunes, à escalader cet amas de rochers qui semblaient n’être accrochés entre eux que par l’habitude. Il ne m’a fallu que quelques petites minutes d’acrobaties au dessus du ravin pour atteindre le point le plus haut. Là, j’ai allumé une cigarette, pris une photo et je me suis mis à repenser à la soirée de la veille, celle qui m’avait mené là.
Une soirée formidable avec une personne formidable, passée à boire, à rire et à se laisser aller. Petit jeu de séduction, conversations pleines de sens, talent, secrets, désir, confiance… De la peur de l’avenir à l’espoir naissant, de l’envie de Dieu au clin d’œil du sort qui nous a laissés frustrés mais hilares ; on s’est promenés au pays de l’irrationnel et de la joie. Ce que j’ai compris en revoyant tout ça de mon perchoir, c’est que je n’ai pas à expliquer, à regretter ou même à mettre en question ce que je suis (inconciliables corps et pur esprit) : c’est comme ça. Et c’est bien.
A ma gauche se trouvait le haut du village et le drapeau qui y flottait semblait dérisoire, comme si on avait tenté de faire de cet endroit, où un vieil homme peut jouer au golf et un jeune homme trouver la paix, un morceau de France. Hors du temps, hors du monde, toujours le sourire aux lèvres, je suis rentré chez moi.
Ma chambre a besoin de ménage.
1 commentaire:
La toute dernière phrase est bien drôle.
Enregistrer un commentaire