Quelle journée formidable ou pas.
J’ai passé quelques heures à lutter avec le monde pour trouver quelqu’un qui aurait quelques minutes de forfait qui me permettraient de joindre la seule personne apte à communiquer avec moi dans ce monde de dégénérés psychotiques, une certaine Mademoiselle G. Eh oui, c’est ça quand on est la victime d’Orange France. Toujours est il que la demi douzaine de SMS d’appel au secours que j’ai envoyé n’ont pas servi à grand-chose. Peut être bien que la demoiselle en question n’était pas dans les parages ou qu’elle n’allait pas bien. Bref. C’est là que je me suis souvenu que ce blog est ouvert depuis des lustres et toujours vide. Alors je me suis dit : quitte à raconter une journée dérangeante et pathétique, autant le faire sur Internet.
Voila le contexte : je me lève à 6h pour aller au lycée avec en poche des invitations pour Imagina ou je suis supposé retrouver Mademoiselle G. et un certain John sur le coup de 16h, pour une soirée de débauche et (surtout) de 3D Procedural Real Time Surface Blend Shaping. J’ai un devoir d’histoire-géo, un gros truc du genre BAC blanc prévu de 14h à 16h.
Donc, je me lève. Je me traîne misérablement jusqu’à la salle de bains pour constater que l’autodestruction cutanée s’est poursuivie pendant la nuit. Je me pèse -72 kilos, tolérable- je prends ma douche, j’avale mon petit déjeuner, je tente de renoncer à la masturbation, j’échoue, je fume une clope, j’échoue une deuxième fois parce que c’est rock’n roll, je descend la montagne, j’achète des clopes, je me gare devant le lycée. Jusqu’ici, tout va bien. Et même mieux : j’ai l’esprit tourné vers la soirée qui risque d’être au moins sympa et surtout vers ce week-end. Let’s go. Je fais mon entrée dans le petit monde fascinant de l’éducation. Et c’est là que ça commence.
Chez moi, le premier indice d’une journée bizarre, c’est la paranoïa : j’ai l’impression que tout le monde me regarde en y allant de son petit commentaire désobligeant vite suivi d’un rire narquois. Sans prêter attention à ce mauvais présage, je continue ma route jusqu’à la salle ou une jeune enseignante pleine d’enthousiasme n’attend que moi pour commencer son cours. Cours pendant lequel mon anxiété commence à augmenter sans raison particulière. Le cours suivant est annulé et j’en profite pour aller, après une lutte rhétorique que je qualifierai d’épique avec la concierge, fumer une clope devant l’établissement.
Le show commence. Mon téléphone me sort son plus beau diling-diling. Un SMS de Mademoiselle ! Je lis : malaise au boulot, rentrée chez elle, viens pas ce soir. Merde. Les deux heures suivantes me verront exclure progressivement les voix de la prof de philosophie et de ma voisine de table (« ohlala tu a écris HYMEN en gros sur ton cours c’est rigolo ») pour les remplacer par une panique –le stade de l’angoisse est donc dépassé- grandissante :
Qu’est ce qu’elle a eu ?
Est-ce qu’elle va bien ?
Puis viennent les scénarios :
Tout le monde me ment.
Il se passe des choses terribles derrière mon dos.
Tout y passe : chaque personne que je connais, chaque chose qu’on m’a dite a un rôle à jouer dans une histoire de complot machiavélique dont je suis la victime : ma psy ne rigolait pas quand elle parlait de problème d’ego…
C’est là que j’ai commencé à avoir besoin de lui parler, d’une part pour qu’elle me rassure sur sa santé, et d’autre part, si elle me rassurait, pour qu’elle me fasse son truc avec les yeux qui calmerait un gorille en rut. Mais plus de réponse. A l’heure actuelle, elle est peut être morte, ou entrain de dormir, ou de prendre part à un complot machiavélique dont je suis la victime.
Reprenons. Après le long cours de philo, c’est la pause repas et j’envoie mon insupportable voisine chercher de quoi me nourrir à la cantine pendant que je sors fumer des clopes… Et une fois dehors, c’est la débandade dans mon pauvre encéphale : je tremble (fréquent ces jours ci), je ne comprend plus ce que les gens disent, je tente un voyage astral (échec), je marche autour du lycée pendant une heure en essayant de laisser David Bowie me consoler, j’ai l’impression que mes yeux essayent de s’arracher eux même de mes orbites, enfin, l’intégrale du registre pétage de plomb tendance post-nucléaire. Et sans trop comprendre comment, me voila téléporté devant la salle ou l’enseignante pleine d’enthousiasme suscitée va examiner mes connaissances en matière de mondialisation, guerre froide et autres délices.
Le devoir se déroule comme suit :
-Lecture du sujet
-Prise de conscience (j’aurai du réviser la décolonisation)
-Réponse aux questions
-Repas (bout de pain, 3 fake pepitos)
-Rédaction de la synthèse (enfin, il me semble, je ne sais plus vraiment ce que j’ai écrit mais il me semble que ça ressemblait à tout sauf à une synthèse)
-Crise de panique (il y a une carte à faire sur le thème de la mondialisation, et nom de dieu je n’arrive pas a reconnaître plus de 4 pays sur le fond de carte)
-Broyage de fond de carte (ou comment sacrifier 10 points sur l’autel de l’incompétence snob)
-Evasion et suicide scolaire (« Essayez au moins de faire votre carte avant de partir ! » « nan j’suis foutu de toute façon » « pfff »)
Il est 17h et je suis une fois de plus devant le lycée à fumer des clopes. Cette fois, je sens mes bras faire des grands gestes sans leur avoir rien demander. Mr E. passe en évitant de me regarder, sa blonde essaie de me taper une clope et je l’envoie chier avec grand plaisir. On me demande si je vais bien d’un air inquiet. « Oui », que je réponds. « J’ai juste froid ».
J’ai passé une demi heure assis sur le scooter de ma sœur à regarder mon téléphone en espérant qu’il sonne, puis une heure au café à faire exactement la même chose. Oui, il a sonné une fois : c’était John, qui m’attendait. J’ai vaguement tenté de lui expliquer que j’étais entrain de franchir la frontière entre « doux dingue » et « schizophrène paranoïaque » (n’est ce pas ?), mais il n’a pas eu l’air de comprendre.
C’est là que le dernier garde-fou a lâché. Je comprend ce qu’on ressent quand on est dingue : une sorte d’inconfort mental permanent, une incapacité à se rattacher complètement au monde. Les deux types sur la table d’a côté parlaient en russe, ou du moins j’en avais l’impression. J’ai demandé des allumettes à la serveuse en me disant qu’elle allait me les lancer depuis l’autre côté du bar –un truc qu’elle ne fait jamais- et elle l’a fait. Alors, tout content de mon nouveau super pouvoir, j’ai allumé une clope de plus, attrapé le stylo du Rapido (notez qu’un stylo donne l’impression d’être une arme d’autodéfense efficace quand on se sent menacé par la mafia russe, ça peut toujours servir) et je me suis laissé allé.
Voila le résultat :
Sur la boîte d’allumettes :
« 17 mars 17 avril
Calendrier. Grégorien ?
GONACHa les
662113_ fruits
HELP. La pomme
10 fevrier L’arbre
russe.russie? »
Sur une grille de Rapido :
« AU SECOURS LE MONDE A L’AIR ETRANGER ET HOSTILE JE CROIS QUE JE DEVIENS FOU SORTEZ MOI DE LA MERDE MON ESPRIT CONSTRUIT DES CHATEAUX DE CARTE AU MILIEUX DE L’OCEAN ET C’EST UNE PUTAIN DE TEMPETE JE NE SAIS PLUS JE NE SAIS PAS COMBIEN DE TEMPS JE VAIS ENCORE TENIR OU ALORS C’EST UNE VISION DE L’ESPRIT QUI EST LA SALUT JP ETEIGNEZ MOI CETTE RADIO GA-GA OU EST TU EST-CE QUE C’EST BIEN VRAI JE NE CROIS PLUS JE CROIS QUE JE DOIS PEUT ETRE MOURIR CA N’A PLUS DE SENS TOUT CA QUI EST LE PRINCE DE QUELLE COULEUR EST SA COURONNE BOUTEILLE A LA MER 662113 AU SECOURS MAMAN EST-CE QUE JE TE HAIS QUI EST SUR L’ECHELLE MERDE DITES MOI QUE JE REVE QUE TOUT CA N’EST PAS VRAI EST CE QUE JE TREMBLE ENCORE C’EST UN CODE POINT D’INTEROGATION ON ME REGARDE OU PAS EST CE QU’ON ME VOIT EST-CE QUE JE SUIS LA HE MEC QUI EST-CE CON DE ZOG ZOG OU PAS JE SAIS PAS MOI QUOI LOL HAHAHA BORDEL SI C’EN ETAIT CA SERAIT DE LA BONNE APELLE MOI S’IL TE PLAIT TE PLAIT TE PLAIT LALALA LES ECHELLES ROUGE POT(S) DE PEINTURE(S ?) OU OU OU OU EST MICHEL-CHELLE SHIITE LE HESBOLLAH POIL AU DOIGT JE TRICHE QUI VA OU QUI FAIT QUOI SUIS-JE IRRECUPERABLE OU AIS JE ENTENDU CA OUI JE SAIS MOI, IRRECUPERABLE ( ?) ENCORE TOIBAH DIS DONC PORTUNIC PRISOTIQUE PSYCHIQUE DEMONIAQUE LA TOMBE DE L’ARCHIPRETRE MELOPEE MA BITE EST EN FEU ARDENTE COUPEZ MOI TOUT CA VIEILLE FILLEVIEILLE ROUMAINE BONJOUR BONJOUR ON SE CASSE NUMERO CASINO BRAQUAGE BLACK JACK NE M’ARRETEZ PAS OU PAS OU CI C’EST CHAUD C’EST DE LA BRAISE AU GOUT DE CHARBON CES CENDRES SONT SI BELLE ET TOI CA VA COUPEZ MOI CA OUI ENCORE J’AI SI MAL CA BRULE LE FEU C’EST LE FEU C’EST LE FEU ALOCHA OU K. »
Sur une autre grille de Rapido (à ce moment là j’avais une trique d’enfer) :
« J’ai envie – besoin?- de dévorer ta chair et que tu gémisse de plaisir. Je veux que les fenêtres, toutes les fenêtres de cette ville là bas dans ce pays lointain s’éclairent pour toi. Que le ciment et l’acier s’allument. Je veux être une bête et toi tu seras, je ne sais pas, tout ce que tu veux… Les possibles sont trop finis, sois un champignon atomique si tu veux. Oui, c’est ça, fuse, explose, répand toi et crie aux étoiles que tu n’es pas encore morte, et que tu aimes ça. Que tes yeux verts s’emplissent de tout le vice, de toute l’innocente lubricité des fils de Manhattan. Alors, je deviendrai le roi de la jungle, toi L’URSS et le reste sera soufflé avec une puissance qui fera trembler les cieux. Peut être les hommes ne sont ils que des sexes ignorants. Et si c’était ça, la dernière épiphanie ? Si c’était ce que le messie, blanc comme la neige ou le sperme, allait nous éructer ? Je veux qu’on se mélange jusqu’à se confondre – Tiens c’est à toi ce pied ? Quel pied – je veux de la sueur.
Un truc sale mais divin.
Mais non, pas ma famille.
Ca, c’est dégueulasse.
Le monde est fait d’atomes et d’érectrons.
ANTIOCH(E).
Et au verso :
« Je pourrai te… Pardon, prendre tous les ascenseurs d’ici à Phnom Penh, dans tous les sens, appuyer sur tous les boutons, aller et venir de haut en bas et d’avant en arrière. Et puis aller encore et putain, venir encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de courant, jusqu’à ce que les portes soient trop fatiguées pour glisser et me laisser entrer.
Appuyer, entrer et se faire avaler par ces machines à monter. Ding ! »
Puis j’ai réfléchi au suicide. Puis je suis rentré.
Je ne suis même pas triste, j’ai juste un peu peur de l’avenir, après tout, on est au dernier siècle. Mais tout va bien, puisque je sais que Mademoiselle G. et Monsieur F. sont avec moi.
2 commentaires:
Ce post reste tout de même mon préféré...
Je viens de comprendre.
Enregistrer un commentaire