Je rentrais en claquant des talons quand cette drôle de femme, assise dans l'ombre, a émis un petit son entre le murmure et le silence. Je me suis demandé si elle avait dit quelque-chose, puis elle a recommencé : "monsieur ?"
Je me suis arrêté, tourné vers elle. Elle souriait tristement :
- Faire l'amour ?
- Pas d'argent.
En lui répondant ça, j'ai fait ce sourire qui veut dire "désolé, je ne suis pas ce que tu cherches", le seul que je sache faire sans mentir. Au revoir.
J'ai compris quelque-chose ce soir. Les gens comme nous ne sont pas faits pour s'entendre. On se ressemble quand on veut n'être pareils à personne, on est intransigeants et donc inconciliables, et même si on souffre de cette putain de solitude, c'est en sachant qu'elle est la seule qu'on aimera jamais. C'est comme ça. Les gens comme nous veulent la même chose et lui donnent pourtant mille noms : c'est le Beau, la Vérité, Dieu ou le Bon. On cherche le centre, et s'il en est un il ne naitra que dans la mort de tout ce qui est, longtemps après nous. Ce n'est pas plus compliqué que ça : on est damnés, bons à mourir comme ce Jésus qui crève sur sa croix pour le plus grand soulagement de ses pairs, qui dans son agonie n'a que la satisfaction d'avoir eu raison. Satisfaction que personne ne partage, fondée sur une foi aveugle qui attend toujours sa justification. Oh, elle viendra. J'y crois.
Le soleil s'est couché depuis un bon moment maintenant, il se lèvera sûrement plus tard. On entrera dans l'année sombre, dans la seconde saison. Chaque illusion qui tombe au matin justifie la souffrance, chaque souffrance ravive l'espoir de quelque-chose de vrai, et l'espoir dessine de nouvelles illusions. Les gens comme nous suivent le chemin le plus dur, et meurent un peu tristes en gardant pour eux que tous les autres ont vécu heureux mais à tort. Les mets les plus fin ont déjà le goût du tas de merde qu'ils deviendront, les belles filles sont déjà de vieilles femmes, la cigarette à peine allumée n'est déjà qu'un tas de cendres. Bienvenue dans le monde réel. Les gens comme nous échappent au temps, n'ont personne au-dessus d'eux. Alors on cherche quelque-chose, une voix qui dise enfin vrai, qu'on puisse enfin écouter. En vain, depuis le début.
Il n'y a que la musique qu'on découvre au fil de la danse. Que quelqu'un l'écrive ou qu'elle soit l'écho de nos pas, quelle importance ? Les gens comme nous le savent bien, cette valse mène à la tombe.
dimanche 1 novembre 2009
lundi 26 octobre 2009
Combattre l’étouffement
Tiens, ça fait déjà plus d'un mois que je n'ai pas existé ici. Des problèmes, tu vois. Des problème techniques d'abord, et puis autre chose.
Je suis entré dans une drôle de spirale, je bosse toute la journée et une grosse partie de la soirée. Ca n'est pas difficile, je vais probablement terminer ces études de droit (parce-que bon, les lettres…) en tant que meilleur diplômé que cette fac ait jamais connu en continuant sur cette voie. Ce n'est même pas glorieux : quand on se perche en haut d'un amphi, on peut voir les écrans des portables que l'université, fière qu'elle est, exhibe de face sur ses dépliants. Sur la cinquantaine d'ordinateurs allumés, deux ou trois traitements de texte sont ouverts. Le reste ? Facebook, essentiellement. Quelques films. Quelques jeux. Il y a même des champions qui font semblant de taper sur des ordinateurs éteints - non, je ne romance pas. Qu'est-ce qu'ils font tous là ? Oh merde, je sais. On étudie pour la forme, on travaille pour la forme, on vit pour la forme. Chacun fait semblant de faire de faire quelque chose et personne ne fait rien. Ce monde est peuplé de somnambules trop paresseux pour se réveiller, trop lâches pour mourir entièrement. C'est partout la même chose, mais ça a un petit quelque-chose d'ironique en fac de droit : après tout, c'est là qu'on apprend les formes et le vocabulaire de la manipulation des masses assoupies. Qu'on nous explique à termes à peine voilés que quelques uns écrivent le rêve que les autres croient vivre pour mieux s'abreuver de leur sueur et de leur sang. Ouais, comme dans Matrix.
Exactement comme dans Matrix. En prenant un peu de recul, il n'y pas tant d'histoires que ça. Comme j'ai déjà vu le film, il ne me reste plus qu'à choisir mon camp. C'est vraiment une question de goût, puisqu'il faut bien admettre que la morale n'est qu'une idée en l'air de plus. On a donc trois factions dans Matrix : il-y-a les dormeurs, qui ont la chance de vivre au pays de Candy en ignorant qu'ils sont saignés à blanc. Les gens, en somme, ceux qui encombrent les bancs de l'amphi et les rues des grandes villes. Ceux là sont trop nombreux et dispensables à mon goût, et puis je suis trop éperdument amoureux de la vérité pour vivre dans l'illusion, j'ai trop soif pour boire l'eau d'un mirage. Ensuite, il-y-a les machines. Celles qui organisent méthodiquement la grande saignée, composées qu'elles sont de routines et de sous-routines. Le système, quoi. Les faiseurs de rêve. Elles ne connaissent que le Shurpu-Kishpu, la Soif et le protocole. Puis il y a les rebelles de Zion, le contre-pouvoir prêt à combattre jusqu'à la mort en faisant une pause de temps en temps pour danser dans une grotte.
Chacune de ses trois factions a, dans le film, ses personnages archétypaux. Les dormeurs ont Cypher. A mon humble avis, c'est une pauvre merde : il décide que tout ça est bien trop compliqué pour lui et laisse tomber tout le monde en échange d'un steak. Passons. Du côté des rebelles, Morpheus est un gentil incapable dont la seule action en l'espace de trois films est de croire en Néo, Trinity est une fille cool qui se bat bien et qui est amoureuse de Néo ; et Néo est un crétin qui passe son temps à se battre, et qui ne se rend compte qu'il se battait pour rien depuis le début qu'au moment où tous ses amis et sa copine sont morts à cause de lui. Les machines une vieille qui passe son temps à faire des cookies en disant la vérité, un architecte existentialiste dont la vie se résume à répéter que tout le monde a le choix mais qui ne lève jamais son cul de sa chaise, un aristocrate décadent et sadique, et l'agent Smith. Voila où je voulais en venir. Je veux être l'agent Smith. Ca aurait pu être n'importe quel autre personnage de Matrix, mais c'est lui que je trouve le plus cool et le plus juste. Je veux être l'agent Smith, mais contrairement à lui être amoureux de quelqu'un d'autre que moi-même. Comprenne qui pourra, mais c'est une révolution.
Alors les études, pas de problème. Il suffit de connaître Matrix et quelques mots : association, coercition, légitimation, évolution. Amen.
Venons-en à mon problème.
J'ai fait un cauchemar il y a quelques jours :
Je suis devant mon ordinateur, un verre de whisky à la main. J'ouvre cette page. Je la fais défiler jusqu'en bas de mon dernier post : 1 commentaire. Joie. Je clique fébrilement (oui, oui) sur "1 commentaire" pour le lire. C'est un commentaire d'une certaine lectrice assidue et même obsédante d'assiduité. Je souris. Je commence à lire. Et là, chaque mot m'enfonce un peu plus profondément dans la souffrance profonde, incomparable, du véritable cauchemar. Elle me dit que ce post m'a mis à nu, que mon désespoir autrefois touchant a cédé la place au cynisme médiocre de l'homme politique. Que j'ai révélé n'avoir plus d'âme. Qu'elle aussi est partie, dégoûtée. Je veux répondre, parce-que je sais qu'elle a raison, parce-que je ne veux pas que ça s'arrête là. Mais les mots ne viennent pas. Elle a raison.
C'est là que je me suis réveillé.
Ça m'a bouleversé d'être percuté aussi violemment par un rêve. Pas de symboles, pas de lecture analytique à faire. C'était limpide, putain, explicite. Je suis devenu un monstre à force de me bâillonner le cœur pour ne pas me ridiculiser, pour avoir le temps de travailler, pour me protéger. Coupable, coupable, coupable ! J'ai essayé de trouver des réponses en regardant les voitures former de petites meutes, tard le soir sur la voie rapide ; en noyant mon surmoi dans l'alcool pour voir ce qu'il retient, en essayant de toutes mes forces de pleurer, d'être amoureux, d'être franc. Ca n'a encore rien donné. Alors je n'ai plus rien voulu dire à personne, et surtout pas ici, pour cacher ma drôle de maladie. Mais finalement, me voila. Pas guéri, juste prêt à assumer. Peut-être que c'est de ce post que j'avais rêvé.
Je suis entré dans une drôle de spirale, je bosse toute la journée et une grosse partie de la soirée. Ca n'est pas difficile, je vais probablement terminer ces études de droit (parce-que bon, les lettres…) en tant que meilleur diplômé que cette fac ait jamais connu en continuant sur cette voie. Ce n'est même pas glorieux : quand on se perche en haut d'un amphi, on peut voir les écrans des portables que l'université, fière qu'elle est, exhibe de face sur ses dépliants. Sur la cinquantaine d'ordinateurs allumés, deux ou trois traitements de texte sont ouverts. Le reste ? Facebook, essentiellement. Quelques films. Quelques jeux. Il y a même des champions qui font semblant de taper sur des ordinateurs éteints - non, je ne romance pas. Qu'est-ce qu'ils font tous là ? Oh merde, je sais. On étudie pour la forme, on travaille pour la forme, on vit pour la forme. Chacun fait semblant de faire de faire quelque chose et personne ne fait rien. Ce monde est peuplé de somnambules trop paresseux pour se réveiller, trop lâches pour mourir entièrement. C'est partout la même chose, mais ça a un petit quelque-chose d'ironique en fac de droit : après tout, c'est là qu'on apprend les formes et le vocabulaire de la manipulation des masses assoupies. Qu'on nous explique à termes à peine voilés que quelques uns écrivent le rêve que les autres croient vivre pour mieux s'abreuver de leur sueur et de leur sang. Ouais, comme dans Matrix.
Exactement comme dans Matrix. En prenant un peu de recul, il n'y pas tant d'histoires que ça. Comme j'ai déjà vu le film, il ne me reste plus qu'à choisir mon camp. C'est vraiment une question de goût, puisqu'il faut bien admettre que la morale n'est qu'une idée en l'air de plus. On a donc trois factions dans Matrix : il-y-a les dormeurs, qui ont la chance de vivre au pays de Candy en ignorant qu'ils sont saignés à blanc. Les gens, en somme, ceux qui encombrent les bancs de l'amphi et les rues des grandes villes. Ceux là sont trop nombreux et dispensables à mon goût, et puis je suis trop éperdument amoureux de la vérité pour vivre dans l'illusion, j'ai trop soif pour boire l'eau d'un mirage. Ensuite, il-y-a les machines. Celles qui organisent méthodiquement la grande saignée, composées qu'elles sont de routines et de sous-routines. Le système, quoi. Les faiseurs de rêve. Elles ne connaissent que le Shurpu-Kishpu, la Soif et le protocole. Puis il y a les rebelles de Zion, le contre-pouvoir prêt à combattre jusqu'à la mort en faisant une pause de temps en temps pour danser dans une grotte.
Chacune de ses trois factions a, dans le film, ses personnages archétypaux. Les dormeurs ont Cypher. A mon humble avis, c'est une pauvre merde : il décide que tout ça est bien trop compliqué pour lui et laisse tomber tout le monde en échange d'un steak. Passons. Du côté des rebelles, Morpheus est un gentil incapable dont la seule action en l'espace de trois films est de croire en Néo, Trinity est une fille cool qui se bat bien et qui est amoureuse de Néo ; et Néo est un crétin qui passe son temps à se battre, et qui ne se rend compte qu'il se battait pour rien depuis le début qu'au moment où tous ses amis et sa copine sont morts à cause de lui. Les machines une vieille qui passe son temps à faire des cookies en disant la vérité, un architecte existentialiste dont la vie se résume à répéter que tout le monde a le choix mais qui ne lève jamais son cul de sa chaise, un aristocrate décadent et sadique, et l'agent Smith. Voila où je voulais en venir. Je veux être l'agent Smith. Ca aurait pu être n'importe quel autre personnage de Matrix, mais c'est lui que je trouve le plus cool et le plus juste. Je veux être l'agent Smith, mais contrairement à lui être amoureux de quelqu'un d'autre que moi-même. Comprenne qui pourra, mais c'est une révolution.
Alors les études, pas de problème. Il suffit de connaître Matrix et quelques mots : association, coercition, légitimation, évolution. Amen.
Venons-en à mon problème.
J'ai fait un cauchemar il y a quelques jours :
Je suis devant mon ordinateur, un verre de whisky à la main. J'ouvre cette page. Je la fais défiler jusqu'en bas de mon dernier post : 1 commentaire. Joie. Je clique fébrilement (oui, oui) sur "1 commentaire" pour le lire. C'est un commentaire d'une certaine lectrice assidue et même obsédante d'assiduité. Je souris. Je commence à lire. Et là, chaque mot m'enfonce un peu plus profondément dans la souffrance profonde, incomparable, du véritable cauchemar. Elle me dit que ce post m'a mis à nu, que mon désespoir autrefois touchant a cédé la place au cynisme médiocre de l'homme politique. Que j'ai révélé n'avoir plus d'âme. Qu'elle aussi est partie, dégoûtée. Je veux répondre, parce-que je sais qu'elle a raison, parce-que je ne veux pas que ça s'arrête là. Mais les mots ne viennent pas. Elle a raison.
C'est là que je me suis réveillé.
Ça m'a bouleversé d'être percuté aussi violemment par un rêve. Pas de symboles, pas de lecture analytique à faire. C'était limpide, putain, explicite. Je suis devenu un monstre à force de me bâillonner le cœur pour ne pas me ridiculiser, pour avoir le temps de travailler, pour me protéger. Coupable, coupable, coupable ! J'ai essayé de trouver des réponses en regardant les voitures former de petites meutes, tard le soir sur la voie rapide ; en noyant mon surmoi dans l'alcool pour voir ce qu'il retient, en essayant de toutes mes forces de pleurer, d'être amoureux, d'être franc. Ca n'a encore rien donné. Alors je n'ai plus rien voulu dire à personne, et surtout pas ici, pour cacher ma drôle de maladie. Mais finalement, me voila. Pas guéri, juste prêt à assumer. Peut-être que c'est de ce post que j'avais rêvé.
lundi 14 septembre 2009
Tout sonne creux
Et voila. Deux pauvres heures à ne rien foutre et je suis complètement déprimé. Aucune raison particulière à exposer, je ne suis pas là pour me lamenter sur mon sort qui n'est franchement pas si mal. C'est juste qu'il ne se passe rien de particulièrement stimulant. Les voitures passent devant ma fenêtre les unes après les autres. J'aime bien les regarder passer, me demander où vont tous ces gens qui passent leur temps éroder la voie rapide, mais je me prive de ce plaisir facile de peur de m'en lasser. Je m'emmerde. L'ennui ça a pour effet pervers de laisser la tête tourner toute seule à vide. Ça n'a l'air de rien comme ça, mais il n'en faut pas plus pour faire exploser un micro-ondes. Et là, le monde revêt son aspect véritable dès que je laisse mon clavier pour retourner à mon heure vide : ce sont juste des choses qui sont là pour rien. Des murs, un bureau, le ciel, même cet écran là, juste entre toi et moi. De la matière inerte et chiante, un monde laxatif.
Quand on n'est pas occupé à jouer la comédie, il n'y a rien de plus à voir. Les jolies choses sont des mensonges, elles cachent soit un piège soit une déception, et à nouveau le vide. J'aurais beau regarder ce mur en face de moi pendant un siècle entier, il n'aura rien, strictement rien à me révéler. Tout au plus je pourrais voir sa peinture s'écailler, le plâtre puis le béton s'émietter, comme un reflet de ma lente et presque inexorable putréfaction. Pour être tout à fait franc, ça ne m'émeut même pas de penser comme ça, tout noir. Ça tue le temps et il ne mérite pas mieux. Aux temps des dogmes, on brûlait peut-être les gens pour avoir osé faire preuve d'un peu de raison, mais on pouvait au moins regarder le ciel et se dire qu'il abritait le garant de notre éternité, le grand juge qui donnait une contrainte à suivre pour faire quelque-chose de sa vie, même si c'était se soumettre à la dîme. Maintenant... Le ciel est vide, autant regarder le mur.
Je les cramerai bien moi-même, tous ces penseurs, dans ce moment. Galilée ? Au bûcher, je ne lui aurai pas laisser le temps de nous expliquer qu'on a beau marcher en ligne droite, on arrivera jamais nulle part. Enculé.
Quand on n'est pas occupé à jouer la comédie, il n'y a rien de plus à voir. Les jolies choses sont des mensonges, elles cachent soit un piège soit une déception, et à nouveau le vide. J'aurais beau regarder ce mur en face de moi pendant un siècle entier, il n'aura rien, strictement rien à me révéler. Tout au plus je pourrais voir sa peinture s'écailler, le plâtre puis le béton s'émietter, comme un reflet de ma lente et presque inexorable putréfaction. Pour être tout à fait franc, ça ne m'émeut même pas de penser comme ça, tout noir. Ça tue le temps et il ne mérite pas mieux. Aux temps des dogmes, on brûlait peut-être les gens pour avoir osé faire preuve d'un peu de raison, mais on pouvait au moins regarder le ciel et se dire qu'il abritait le garant de notre éternité, le grand juge qui donnait une contrainte à suivre pour faire quelque-chose de sa vie, même si c'était se soumettre à la dîme. Maintenant... Le ciel est vide, autant regarder le mur.
Je les cramerai bien moi-même, tous ces penseurs, dans ce moment. Galilée ? Au bûcher, je ne lui aurai pas laisser le temps de nous expliquer qu'on a beau marcher en ligne droite, on arrivera jamais nulle part. Enculé.
Ceci est une pénible mais fertile énumération
On croit vivre entourés de gens, mais c'est une erreur monumentale. On en voit beaucoup, pourtant : au boulot, en cours, dans la rue, au supermarché, dans les bars, les bus, la télé, sur les affiches et le banc où on aurait bien aimé s'asseoir si ils n'étaient pas là, les gens. Et puis quand on rentre à la maison, il y a encore la famille ou la tendre moitié, ou juste les voisins, entrain d'être là. Poudre aux yeux. Il y a des corps, c'est tout. De la chair et des os pleins de sang et de champ électromagnétiques. Les gens, les vrais, ils sont tout enterrés quelque-part au-delà. On les aperçoit parfois, le temps d'un éclair : un regard qui sort de là bas, un orgasme, un peut trop de laisser aller et ils se laissent voir un peu par accident. Et puis quand ils réalisent qu'ils sont exposés, ils se dépêchent d'aller se cacher derrière la porte qui ferme l'âme pour la plupart, et quelques audacieux essaient de rester en vue. On peut rester dehors toute une vie, quel succès ! Mais c'est bien rare : à trop vouloir être vrai on finit par laisser la place à autre chose : obscène peut-être, ou suffisant, ou charmant, ou que sais-je.
C'est de mots qu'on est vraiment entourés. Ils sont bien là, eux, ce sont les gluons des gens. C'est avec eux qu'on se cache et que les corps échangent leurs intentions et leurs impression. "Je t'aime", il murmure, et c'est déjà bien loin de sa vérité. Six milliards d'humains, ou sept ou huit ou neuf, va savoir où on en est, ça reste loin, très loin du compte des mots. Eux sont comme les insectes : il y a de grandes familles, des topologies dans tous les sens, ils représentent la majeure partie de l'idéodiversité et de nouvelles espèces apparaissent à chaque minute. La preuve, juste en parlant un peu d'eux je viens d'en faire naître 339 dont un néologisme. Même Abraham n'était pas aussi fertile en ce qui concerne les hommes, et pourtant laisse moi te dire que c'était un lapin, ce garçon.
Les mots... Je les aime bien, tous autant qu'ils sont. Les mots bien stricts du droit, qui cherchent une grammaire aussi mathématique que l'algèbre et aussi coincée du cul qu'un militaire en service : "jurisprudence, législation, sanctionner, rigueur, procédure, inviolable..." ; les mots des historiens de la pensée qui n'en finissement plus d'-isme pour catégoriser l'ignorance et jongler avec : "existentialisme, jusnaturalisme, dogmatisme, holisme, moralisme, rationalisme..."; les mots mystérieux, tous neufs et assez marrants des scientifiques en quête de plus élémentaire : "quark, spin, qubit, neutrino, méson, nucléaire, quantique, électrofaible, supercordes..."; les mots difformes à force d'être mutilés par notre génération abrutie qui rampent sur Internet et sur les GSM : "Tkt, lol, kikoo, wtf, vnr, jété, dsl, biz...", ah ceux là ce sont nos créatures de Frankenstein ; et puis les mots simples et précis avec lesquels on parle booléen aux machines pour les dresser : "if, then, else, loop, until, call, end, set, xor, and..." ; et c'est pas fini, bien sûr que non, mais à force de les énumérer on n'en finit plus. Je les aimes bien, je disais, tous autant qu'ils sont, même les plus crades et les plus haineux, pas de différence à mes yeux !
Les mots, une fois qu'on en sait assez on peut les coller ensemble pour faire des phrases et les phrases ensemble pour faire des dialogues, des discours, de la musique ou juste du bruit et eux aussi je les adore. Il y a les belles lettres de ceux qui dressent les mots pour faire leur spectacle et ça devient superbe, ou pas c'est fonction des goûts : "Le peuple impatient de se laisser séduire / au premier imposteur armé pour me détruire, / qui s'osant revêtir de ce fantôme aimé, / voudra servir d'idole à mon zèle charmé" (c'est de Corneille); la conversation codifiée comme il se doit des fils de bourgeois en quête d'une identité qui sent bon la misère : "-Wesh cousin, bien ou bien ? -Sisi la famille""; les pétages de cable à trois heures du matin quand il n'y a plus rien d'autre à faire que de se mettre sur la gueule : "LA PUTAIN DTA MERE BATARD JVAIS TDEMONTER TA RACE DE FILS DE CHIENNE VAS Y LUI IL SAIT PAS QUI JSUIS ENCULE DE PUTAIN DE MANGE MERDE QUAND J'AURAI FINI DTE BAISER LA GUEULE FAUDRA UN ASPIRATEUR POUR RAMASSER TA PUTAIN DFACE FILS DE PUUUUUTE"; et puis ce qu'on chuchotte sur l'oreiller, et les phrases qui demandent 5 ans d'études supérieures par mot pour comprendre quoi que ce soir, et la façon que chacun a de commander un café, et les lettres de suicide, et la publicité... "Nous vendons plus que du papier toilettes triple épaisseur, nous vendons du RÊVE."... Tous les mots, toutes les façons de les articuler entre eux et avec nous, avec les choses, avec l'univers ; je les aime tous.
C'est peut-être un peu désespéré comme passion, mais ça en vaut une autre, non ? Je sais, on peut les réunir tous les mots, et dans tous les ordres possibles, ça ne sera toujours pas fini, ça ne voudra toujours rien dire. Mais bon, qu'est-ce qu'on a d'autre ? Les choses et les sentiments, quand on ne veut pas rester seul, se cachent comme les gens au fond de leurs existences. Il n'y a qu'avec les mots qu'on peut essayer d'aller danser avec, pas vrai ?
C'est de mots qu'on est vraiment entourés. Ils sont bien là, eux, ce sont les gluons des gens. C'est avec eux qu'on se cache et que les corps échangent leurs intentions et leurs impression. "Je t'aime", il murmure, et c'est déjà bien loin de sa vérité. Six milliards d'humains, ou sept ou huit ou neuf, va savoir où on en est, ça reste loin, très loin du compte des mots. Eux sont comme les insectes : il y a de grandes familles, des topologies dans tous les sens, ils représentent la majeure partie de l'idéodiversité et de nouvelles espèces apparaissent à chaque minute. La preuve, juste en parlant un peu d'eux je viens d'en faire naître 339 dont un néologisme. Même Abraham n'était pas aussi fertile en ce qui concerne les hommes, et pourtant laisse moi te dire que c'était un lapin, ce garçon.
Les mots... Je les aime bien, tous autant qu'ils sont. Les mots bien stricts du droit, qui cherchent une grammaire aussi mathématique que l'algèbre et aussi coincée du cul qu'un militaire en service : "jurisprudence, législation, sanctionner, rigueur, procédure, inviolable..." ; les mots des historiens de la pensée qui n'en finissement plus d'-isme pour catégoriser l'ignorance et jongler avec : "existentialisme, jusnaturalisme, dogmatisme, holisme, moralisme, rationalisme..."; les mots mystérieux, tous neufs et assez marrants des scientifiques en quête de plus élémentaire : "quark, spin, qubit, neutrino, méson, nucléaire, quantique, électrofaible, supercordes..."; les mots difformes à force d'être mutilés par notre génération abrutie qui rampent sur Internet et sur les GSM : "Tkt, lol, kikoo, wtf, vnr, jété, dsl, biz...", ah ceux là ce sont nos créatures de Frankenstein ; et puis les mots simples et précis avec lesquels on parle booléen aux machines pour les dresser : "if, then, else, loop, until, call, end, set, xor, and..." ; et c'est pas fini, bien sûr que non, mais à force de les énumérer on n'en finit plus. Je les aimes bien, je disais, tous autant qu'ils sont, même les plus crades et les plus haineux, pas de différence à mes yeux !
Les mots, une fois qu'on en sait assez on peut les coller ensemble pour faire des phrases et les phrases ensemble pour faire des dialogues, des discours, de la musique ou juste du bruit et eux aussi je les adore. Il y a les belles lettres de ceux qui dressent les mots pour faire leur spectacle et ça devient superbe, ou pas c'est fonction des goûts : "Le peuple impatient de se laisser séduire / au premier imposteur armé pour me détruire, / qui s'osant revêtir de ce fantôme aimé, / voudra servir d'idole à mon zèle charmé" (c'est de Corneille); la conversation codifiée comme il se doit des fils de bourgeois en quête d'une identité qui sent bon la misère : "-Wesh cousin, bien ou bien ? -Sisi la famille""; les pétages de cable à trois heures du matin quand il n'y a plus rien d'autre à faire que de se mettre sur la gueule : "LA PUTAIN DTA MERE BATARD JVAIS TDEMONTER TA RACE DE FILS DE CHIENNE VAS Y LUI IL SAIT PAS QUI JSUIS ENCULE DE PUTAIN DE MANGE MERDE QUAND J'AURAI FINI DTE BAISER LA GUEULE FAUDRA UN ASPIRATEUR POUR RAMASSER TA PUTAIN DFACE FILS DE PUUUUUTE"; et puis ce qu'on chuchotte sur l'oreiller, et les phrases qui demandent 5 ans d'études supérieures par mot pour comprendre quoi que ce soir, et la façon que chacun a de commander un café, et les lettres de suicide, et la publicité... "Nous vendons plus que du papier toilettes triple épaisseur, nous vendons du RÊVE."... Tous les mots, toutes les façons de les articuler entre eux et avec nous, avec les choses, avec l'univers ; je les aime tous.
C'est peut-être un peu désespéré comme passion, mais ça en vaut une autre, non ? Je sais, on peut les réunir tous les mots, et dans tous les ordres possibles, ça ne sera toujours pas fini, ça ne voudra toujours rien dire. Mais bon, qu'est-ce qu'on a d'autre ? Les choses et les sentiments, quand on ne veut pas rester seul, se cachent comme les gens au fond de leurs existences. Il n'y a qu'avec les mots qu'on peut essayer d'aller danser avec, pas vrai ?
vendredi 11 septembre 2009
Le Sid
Ce matin, j'ai décidé que c'était une journée à porter mon T-Shirt Sex Pistols. Entendons nous bien : ce n'est pas juste un t-shirt. C'est un manifeste, et un terreau fertile pour les conversation. Quand je le porte, il-y-a toujours un quadra/quincagénaire pour me raconter ses souvenirs de concerts tous pleins d'émotion; une fois, un bouquiniste tout content de voir ses idoles perdurer m'a même agité la première édition vinyle de Never Mind The Bollocks sous les yeux. Mais voila, il-y-a des jours, et il faut les sentir. Et aujourd'hui, c'en était un.
A peine vêtu, je sortais de la résidence et commençais à défaire la chaîne de mon fidèle scooter. Ça n'a pas loupé : une grosse voix derrière moi qui lance : "Sex Pistols, hein ? C'est pas ta génération ça !"
- On n'a pas vraiment de nouvelles idoles, alors autant se rabattre sur les anciennes, pas vrai ? Moi j'suis plutôt 60's - 70's, les Stones, Motörhead, les Ramones...
Et la conversation était lancée. Le costaud derrière la grille du restau U a été roadie pour les Stray Cats et Social Distortion. Il était tout surpris d'apprendre que, justement, je suis un grand fan de Social Distortion parce-que "c'est pas très connu en France". Belle façon de commencer la journée, ça : échanger. Mais bon, il fallait que j'aille essayer de comprendre quelque chose à l'organisation de la fac de lettres, alors j'ai décollé.
Après avoir fait ce que j'avais à faire sur le campus - et un peu plus - je me suis mis à avoir One Vision de Queen dans la tête. En particulier les derniers mots :
"Gimme gimme gimme
FRIED CHICKEN !"
C'était fait, il était trop tard pour revenir en arrière : je devais aller manger à KFC. J'ai donc pris mon scooter pour rejoindre l'enseigne rouge et blanche où figure le visage paternel du colonel Sanders, ce visage moustachu et orwellien qui ne s'appelle colonel Sanders qu'en France. Je montais donc à nouveau sur mon scooter. Arrivé au premier feu rouge, ça recommence : "sympa ton t-shirt !" - je tourne la tête : c'est un type aux airs de toxico rangé sur un scooter oldschool façon vespa.
- Merci, je lui répond faute d'inspiration
- Tu connais les Bérus ?
-Ouais...
- Ah les Pistols, c'est toute ma jeunesse ça !
- Pourquoi, t'as arrêté d'être jeune ?
Il hésite, puis répond sans conviction :
- J'ai trente-trois ans...
- Ah.
Petit silence, puis mon camarade de circulation reprend :
- J'étais punk avant, j'avais même un groupe sur Nice, on s'appelait Merde in France, dans le genre Bérus...
- J'aime bien le nom !
Ça, c'était sincère. Puis le rouge du feu devient vert, alors on se dit au revoir et chacun retourne à sa vie. Pour moi, la prochaine étape, c'est poulet frit.
A peine vêtu, je sortais de la résidence et commençais à défaire la chaîne de mon fidèle scooter. Ça n'a pas loupé : une grosse voix derrière moi qui lance : "Sex Pistols, hein ? C'est pas ta génération ça !"
- On n'a pas vraiment de nouvelles idoles, alors autant se rabattre sur les anciennes, pas vrai ? Moi j'suis plutôt 60's - 70's, les Stones, Motörhead, les Ramones...
Et la conversation était lancée. Le costaud derrière la grille du restau U a été roadie pour les Stray Cats et Social Distortion. Il était tout surpris d'apprendre que, justement, je suis un grand fan de Social Distortion parce-que "c'est pas très connu en France". Belle façon de commencer la journée, ça : échanger. Mais bon, il fallait que j'aille essayer de comprendre quelque chose à l'organisation de la fac de lettres, alors j'ai décollé.
Après avoir fait ce que j'avais à faire sur le campus - et un peu plus - je me suis mis à avoir One Vision de Queen dans la tête. En particulier les derniers mots :
"Gimme gimme gimme
FRIED CHICKEN !"
C'était fait, il était trop tard pour revenir en arrière : je devais aller manger à KFC. J'ai donc pris mon scooter pour rejoindre l'enseigne rouge et blanche où figure le visage paternel du colonel Sanders, ce visage moustachu et orwellien qui ne s'appelle colonel Sanders qu'en France. Je montais donc à nouveau sur mon scooter. Arrivé au premier feu rouge, ça recommence : "sympa ton t-shirt !" - je tourne la tête : c'est un type aux airs de toxico rangé sur un scooter oldschool façon vespa.
- Merci, je lui répond faute d'inspiration
- Tu connais les Bérus ?
-Ouais...
- Ah les Pistols, c'est toute ma jeunesse ça !
- Pourquoi, t'as arrêté d'être jeune ?
Il hésite, puis répond sans conviction :
- J'ai trente-trois ans...
- Ah.
Petit silence, puis mon camarade de circulation reprend :
- J'étais punk avant, j'avais même un groupe sur Nice, on s'appelait Merde in France, dans le genre Bérus...
- J'aime bien le nom !
Ça, c'était sincère. Puis le rouge du feu devient vert, alors on se dit au revoir et chacun retourne à sa vie. Pour moi, la prochaine étape, c'est poulet frit.
mercredi 9 septembre 2009
50
Voila, elle se termine, la saison chaude.
J'ai eu une petite pulsion nostalgique : je voulais revoir cette page, et puis le titre me fait encore sourire. Tchernogrill. Entrée. C'est magique : la page s'affiche, je suis satisfait. Quelque part dans le Nevada, un serveur Google garde cette petite trace de mon ego. C'est ça mon enfant batard, ma ville fantôme : une micro-rayure dans de l'aluminium. J'existe un peu.
Des choses se sont passées depuis mon dernier passage : je suis tombé malade, je me suis soigné, j'ai pas mal écrit, bu, fumé, gagné des points au Griffor... Oh, et puis il s'est aussi passés des choses qui ne me concernent pas directement, mais on s'en fout. Tout le monde était en vacances : farniente et petits boulots faciles au programme, mais pas pour moi. J'avais quelque chose d'un peu plus dur à faire.
Bon, soyons franc : j'ai aussi eu ma part de plaisir sous le soleil. Mes heures à tremper dans la pisse diluée des plages à touristes, mes flaques de gerbe, mes parties de baise sans lendemain, mes réveils à 14h... Mais il s'est passé autre chose, un processus déchirant et fastidieux qu'on pourrait assimiler à un saut quantique. Résultat, je suis un homme nouveau.
Mes yeux se posent sur le cendrier débordant à côté de moi. Bon, peut-être pas complètement nouveau. C'est plus comme si j'avais accouché de moi-même, un fils qui me ressemble mais que je ne pourrais jamais conditionner à répéter mes erreurs pour les légitimer.
L'extérieur aussi a bougé, j'aime changer de milieu et d'identité. Je suis étudiant en double cursus "Droit et science politique" et "Lettres modernes" à Nice. Mon nouveau sanctuaire, c'est 9m² de pur bonheur dans une cité étudiante pleine de filles charmantes et de mecs gentils. Douche et toilettes sur le pallier, petite pièce très spartiate et vue imprenable sur la voie rapide et le chemin de fer. L'année universitaire va commencer et je serais balloté entre une fac remplie de jeunesse BCBG-UMP et une autre où la jeunesse Anar-CGT dessine sur la porte des chiottes : le meilleur des deux mondes pour un amoureux des stéréotypes et de la relativité.
Ça sent le fun. Alors voila, ce nouveau Shahanshah dans son nouvel aquarium redécouvre son blog. Merde, c'est une partie de moi maintenant, je ne vais pas la laisser crever. C'est décidé, je reviens m'exhiber ici, c'est toujours mieux que Facebook. Il n'y a plus personne ? Il n'y a jamais eu grand monde. L'exercice consiste à se mettre à nu dans la lumière, pas forcément à être vu.
Eh ouais Internet, je n'ai pas fini de te polluer.
Stay Tuned.
Et pour toi qui traîne encore ici sans trop savoir pourquoi :
"Personne ne vous écoute ? Criez plus fort !"
J'ai eu une petite pulsion nostalgique : je voulais revoir cette page, et puis le titre me fait encore sourire. Tchernogrill. Entrée. C'est magique : la page s'affiche, je suis satisfait. Quelque part dans le Nevada, un serveur Google garde cette petite trace de mon ego. C'est ça mon enfant batard, ma ville fantôme : une micro-rayure dans de l'aluminium. J'existe un peu.
Des choses se sont passées depuis mon dernier passage : je suis tombé malade, je me suis soigné, j'ai pas mal écrit, bu, fumé, gagné des points au Griffor... Oh, et puis il s'est aussi passés des choses qui ne me concernent pas directement, mais on s'en fout. Tout le monde était en vacances : farniente et petits boulots faciles au programme, mais pas pour moi. J'avais quelque chose d'un peu plus dur à faire.
Bon, soyons franc : j'ai aussi eu ma part de plaisir sous le soleil. Mes heures à tremper dans la pisse diluée des plages à touristes, mes flaques de gerbe, mes parties de baise sans lendemain, mes réveils à 14h... Mais il s'est passé autre chose, un processus déchirant et fastidieux qu'on pourrait assimiler à un saut quantique. Résultat, je suis un homme nouveau.
Mes yeux se posent sur le cendrier débordant à côté de moi. Bon, peut-être pas complètement nouveau. C'est plus comme si j'avais accouché de moi-même, un fils qui me ressemble mais que je ne pourrais jamais conditionner à répéter mes erreurs pour les légitimer.
L'extérieur aussi a bougé, j'aime changer de milieu et d'identité. Je suis étudiant en double cursus "Droit et science politique" et "Lettres modernes" à Nice. Mon nouveau sanctuaire, c'est 9m² de pur bonheur dans une cité étudiante pleine de filles charmantes et de mecs gentils. Douche et toilettes sur le pallier, petite pièce très spartiate et vue imprenable sur la voie rapide et le chemin de fer. L'année universitaire va commencer et je serais balloté entre une fac remplie de jeunesse BCBG-UMP et une autre où la jeunesse Anar-CGT dessine sur la porte des chiottes : le meilleur des deux mondes pour un amoureux des stéréotypes et de la relativité.
Ça sent le fun. Alors voila, ce nouveau Shahanshah dans son nouvel aquarium redécouvre son blog. Merde, c'est une partie de moi maintenant, je ne vais pas la laisser crever. C'est décidé, je reviens m'exhiber ici, c'est toujours mieux que Facebook. Il n'y a plus personne ? Il n'y a jamais eu grand monde. L'exercice consiste à se mettre à nu dans la lumière, pas forcément à être vu.
Eh ouais Internet, je n'ai pas fini de te polluer.
Stay Tuned.
Et pour toi qui traîne encore ici sans trop savoir pourquoi :
"Personne ne vous écoute ? Criez plus fort !"
jeudi 9 avril 2009
49
Le printemps reviens. Je quitte mes 6 mois de prostration dépressive pour entrer dans un nouveau cycle de bonne humeur, youpi. Il paraît qu'en grandissant on ne perçoit plus le temps comme une série d'évènements, mais de périodes. C'est peut-être un peu vrai : les visages, les situations, les sentiments ressemblent parfois à un écho du passé, les constantes se dévoilent à force de répétition. On avance, pourtant, et il y aura une dernière fois pour tout. Enfin.
Certaines choses changent. En revoyant ces pages noires et vertes, je suis un peu embarassé. Adolescence, post-adolescence, tartinées avec maladresse en un long et fastidieux cri du coeur. En fin de compte, les paroles de Somewhere I belong de Linkin Park suffiraient à résumer tout ce que j'ai eu à dire, et c'est un tantinet pathétique.
J'ai envie de tourner la page. De laisser derrière moi cette complainte passive et de passer à autre chose. J'ai envie d'écrire, pour de vrai. Quelque-chose de construit et de neuf.
L'année commence au printemps si vous voulez mon avis. Les saisons froides sont trop chargées d'agonie : c'est dans ces nuits froides et ce crachin mou, dans le soleil qui s'éteint avant le dîner et les fenêtres fermées à un mode froid. Le printemps sent le neuf, les bourgeons, les fleurs, et les orages tièdes. C'est le bon moment.
Alors sur ce quarante-neuvième message, Tchernogrill s'achève et laisse la place à un peu de fraîcheur et de nouvelles circonvolutions. Promis, j'en laisserai un cinquantième quand elles se finiront à leur tour.
Merci à mes 10 lecteurs de m'avoir prêté attention, à ceux qui ont été ou sont encore mes amis d'avoir fait de la souffrance une prétention. Et puis merde, merci aussi à ceux qui en font une réalité : sans vous, on s'ennuierait.
Certaines choses changent. En revoyant ces pages noires et vertes, je suis un peu embarassé. Adolescence, post-adolescence, tartinées avec maladresse en un long et fastidieux cri du coeur. En fin de compte, les paroles de Somewhere I belong de Linkin Park suffiraient à résumer tout ce que j'ai eu à dire, et c'est un tantinet pathétique.
J'ai envie de tourner la page. De laisser derrière moi cette complainte passive et de passer à autre chose. J'ai envie d'écrire, pour de vrai. Quelque-chose de construit et de neuf.
L'année commence au printemps si vous voulez mon avis. Les saisons froides sont trop chargées d'agonie : c'est dans ces nuits froides et ce crachin mou, dans le soleil qui s'éteint avant le dîner et les fenêtres fermées à un mode froid. Le printemps sent le neuf, les bourgeons, les fleurs, et les orages tièdes. C'est le bon moment.
Alors sur ce quarante-neuvième message, Tchernogrill s'achève et laisse la place à un peu de fraîcheur et de nouvelles circonvolutions. Promis, j'en laisserai un cinquantième quand elles se finiront à leur tour.
Merci à mes 10 lecteurs de m'avoir prêté attention, à ceux qui ont été ou sont encore mes amis d'avoir fait de la souffrance une prétention. Et puis merde, merci aussi à ceux qui en font une réalité : sans vous, on s'ennuierait.
mardi 24 mars 2009
Reportage Minute
Je suis allé à une manifestation il y a quelques jours. Pas par conviction -ma situation métaphysique me confinant à l'apolitisme- mais pour rejoindre un pote qui s'y rendait lui même pour s'attirer les faveurs d'une syndicaliste bien gaulée. Mes années lycée m'ont certes amené à battre quelquefois le pavé en scandant des slogans qui devaient se révéler, quelques années plus tard, sélectionnés par l'UMP, mais je ne m'étais encore jamais retrouvé dans une manif d'ampleur, c'est-à-dire parisienne.
Passons sur le cortège : on l'a suivi de loin pour acheter de la bière. D'assez loin pour voir des grappes de petit-bourgeois se désolidariser et aller échanger leurs idées contre un Big Mac au McDO du coin. Le plus intéressant, c'était sans contexte le final place de la Nation. Un petit sound system, quelques djembés, beaucoup de bière, et voila les "français en colère", comme ils le criaient un peu plus tôt, qui dansent et font mine de s'enculer sur les abribus.
Il y avait deux types de merguez en vente, et la merguez est un excellent indicateur de l'état d'esprit d'un attroupement. La première, c'était la néolibérale : un type avait ramené son camion-snack au coeur du tumulte pour la vendre 5 euros, et il avait de la clientèle. L'autre, c'était la merguez CGT, homologuée lutte sociale et guérilla urbaine. 4 euros 50. Eh oui, quand même. Les syndicalistes bardés de stickers ne se dégonflaient même pas en annonçant le prix.
Puis les CRS ont encerclé la place et commencé à charger, et c'est là que le vide moral de la situation s'est montré le plus frappant. D'un côté, des types en uniforme et armure lourde qui avancent avec l'air fier comme s'ils jouaient leurs vies. De l'autre, une foule hétéroclite de poivrots, étudiants en pleine chasse au moulin, puceaux encasqués portant foulards et quincas chevelus qui balancaient des canettes de bière sur ceux d'en face en les traitant d'enculés. Entre les matraques et les canettes, impossible de déterminer qui, dans cet ouragan de connerie,était du bon côté.
Les CRS avaient l'excuse de faire leur boulot, mais ça n'excuse rien. Côté militant, je n'ai pas entendu la moindre conviction mais en revanche :
-Un type venu faire des photos conceptuelles de pieds
-Un autre type brailler qu'il avait six gosses et qu'il aimait pas les enculés
-Une fille venue pour l'ambiance
-Un papa raconter à une fille de la moitié de son age que certains ont du fric et d'autres pas et que c'est vraiment pas juste en espérant la serrer avec ça
-Un touriste largué demander ce qui se passait.
Et puis il y avait les journalistes qui ajouteraient un peu de mayonnaise de droite ou de gauche pour parfumer ce n'importe-quoi. Et nous, les badauds, et nombre et assoiffés d'action et j'ai honte d'avoir été de ceux là. Une fois la fête finie, tout le monde est parti avaler un en-cas trop cher à l'arrière-goût de lacrymo et voila, le progrès social en marche.
Passons sur le cortège : on l'a suivi de loin pour acheter de la bière. D'assez loin pour voir des grappes de petit-bourgeois se désolidariser et aller échanger leurs idées contre un Big Mac au McDO du coin. Le plus intéressant, c'était sans contexte le final place de la Nation. Un petit sound system, quelques djembés, beaucoup de bière, et voila les "français en colère", comme ils le criaient un peu plus tôt, qui dansent et font mine de s'enculer sur les abribus.
Il y avait deux types de merguez en vente, et la merguez est un excellent indicateur de l'état d'esprit d'un attroupement. La première, c'était la néolibérale : un type avait ramené son camion-snack au coeur du tumulte pour la vendre 5 euros, et il avait de la clientèle. L'autre, c'était la merguez CGT, homologuée lutte sociale et guérilla urbaine. 4 euros 50. Eh oui, quand même. Les syndicalistes bardés de stickers ne se dégonflaient même pas en annonçant le prix.
Puis les CRS ont encerclé la place et commencé à charger, et c'est là que le vide moral de la situation s'est montré le plus frappant. D'un côté, des types en uniforme et armure lourde qui avancent avec l'air fier comme s'ils jouaient leurs vies. De l'autre, une foule hétéroclite de poivrots, étudiants en pleine chasse au moulin, puceaux encasqués portant foulards et quincas chevelus qui balancaient des canettes de bière sur ceux d'en face en les traitant d'enculés. Entre les matraques et les canettes, impossible de déterminer qui, dans cet ouragan de connerie,était du bon côté.
Les CRS avaient l'excuse de faire leur boulot, mais ça n'excuse rien. Côté militant, je n'ai pas entendu la moindre conviction mais en revanche :
-Un type venu faire des photos conceptuelles de pieds
-Un autre type brailler qu'il avait six gosses et qu'il aimait pas les enculés
-Une fille venue pour l'ambiance
-Un papa raconter à une fille de la moitié de son age que certains ont du fric et d'autres pas et que c'est vraiment pas juste en espérant la serrer avec ça
-Un touriste largué demander ce qui se passait.
Et puis il y avait les journalistes qui ajouteraient un peu de mayonnaise de droite ou de gauche pour parfumer ce n'importe-quoi. Et nous, les badauds, et nombre et assoiffés d'action et j'ai honte d'avoir été de ceux là. Une fois la fête finie, tout le monde est parti avaler un en-cas trop cher à l'arrière-goût de lacrymo et voila, le progrès social en marche.
mardi 17 février 2009
Swift.
La petite place pavée. La lumière tamisée d'un réverbère. Un petit chien à tâches noire. Le vent de la Mer et de la Montagne. C'est l'Hiver, mais le bon.
Tout est bien.
J'entends beaucoup parler d'orientation et de choix de vie en ce moment : c'est l'âge, c'est le milieux. Quelque-chose, un appel lointain lointain et splendide, me dit que ça n'a pas vraiment d'importance. Ce moment où les étoiles sont belles, celui dont on veut que chaque jour soit fait ne se cherche pas, il s'étreint. C'est tout.
Tout est bien.
J'entends beaucoup parler d'orientation et de choix de vie en ce moment : c'est l'âge, c'est le milieux. Quelque-chose, un appel lointain lointain et splendide, me dit que ça n'a pas vraiment d'importance. Ce moment où les étoiles sont belles, celui dont on veut que chaque jour soit fait ne se cherche pas, il s'étreint. C'est tout.
samedi 14 février 2009
14 Février
Joyeuse saint Valentin, ma chérie sans nom.
Ça sent la merguez et la vodka dans la salle communale. Villageois et transfuges imbibent leur côtes de porc : de vodka, de musique 80's, de tout ce qui passe, L'horloge tourne encore et voit les filles devenir femmes, les garçons hommes. Rien ne sera plus comme avant alors on boit, pour oublier demain, pour qu'il devienne gueule de bois. On fête les 40 ans de Dubois au Village, qu'est-ce qui se passe ailleurs ? Dîners aux chandelles, swinger parties endiablées, cuites au bar PMU... Peu importe, c'est la même chose ! On tue le samedi en conneries cronophages, puis on assomme la petite voix de la conscience pour pouvoir dormir enfin, puis c'est dimanche, le jour du Seigneur.
J'ai envie de te baiser jusqu'à ce que mort s'en suive, ma chérie sans nom.
Je ne vois plus la différence entre la douce moiteur d'une chatte anonyme et la lueur blafarde de cet écran pour lequel j'ai vendu deux mois de ma vie. Le même pus d'indifférence suppure de nos plaies. On a vendu nos âmes, amiga, pour acheter un nectar frelaté au goût de cendre. On s'est fait baiser par la réalité. Regarde autour de toi, contemple ton œuvre. Qu'est-ce qui ressemble à tes rêves ? Ce sticker débile à l'effigie de n'importe quoi, cette fenêtre ouverte sur une ville interchangeable, l'amer reflet de tes échecs dans la première surface réfléchissante qui passe ?
Joyeux suicide, mon incomparable psychotique.
On pardonne aux autres leurs inconséquences. Pas par bonté d'âme,non, non, non ! On pardonne aux autres leur inconséquences pour qu'ils nous pardonnent les nôtres. Tous égaux dans la médiocrité criminelle, ah ! Qu'on est beaux ! Paresseux, rationalistes, on rit jaune quand un drôle de chantre vient nous cracher à la gueule nos contradictions contre un bol de soupe. Je me casse d'ici. Plutôt donner mon cœur aux sirènes qu'à un avide quelconque. Plutôt crever d'amour que vivre de substituts.
Va te faire foutre, ma Valentine. Attrape moi si tu peux.
Ça sent la merguez et la vodka dans la salle communale. Villageois et transfuges imbibent leur côtes de porc : de vodka, de musique 80's, de tout ce qui passe, L'horloge tourne encore et voit les filles devenir femmes, les garçons hommes. Rien ne sera plus comme avant alors on boit, pour oublier demain, pour qu'il devienne gueule de bois. On fête les 40 ans de Dubois au Village, qu'est-ce qui se passe ailleurs ? Dîners aux chandelles, swinger parties endiablées, cuites au bar PMU... Peu importe, c'est la même chose ! On tue le samedi en conneries cronophages, puis on assomme la petite voix de la conscience pour pouvoir dormir enfin, puis c'est dimanche, le jour du Seigneur.
J'ai envie de te baiser jusqu'à ce que mort s'en suive, ma chérie sans nom.
Je ne vois plus la différence entre la douce moiteur d'une chatte anonyme et la lueur blafarde de cet écran pour lequel j'ai vendu deux mois de ma vie. Le même pus d'indifférence suppure de nos plaies. On a vendu nos âmes, amiga, pour acheter un nectar frelaté au goût de cendre. On s'est fait baiser par la réalité. Regarde autour de toi, contemple ton œuvre. Qu'est-ce qui ressemble à tes rêves ? Ce sticker débile à l'effigie de n'importe quoi, cette fenêtre ouverte sur une ville interchangeable, l'amer reflet de tes échecs dans la première surface réfléchissante qui passe ?
Joyeux suicide, mon incomparable psychotique.
On pardonne aux autres leurs inconséquences. Pas par bonté d'âme,non, non, non ! On pardonne aux autres leur inconséquences pour qu'ils nous pardonnent les nôtres. Tous égaux dans la médiocrité criminelle, ah ! Qu'on est beaux ! Paresseux, rationalistes, on rit jaune quand un drôle de chantre vient nous cracher à la gueule nos contradictions contre un bol de soupe. Je me casse d'ici. Plutôt donner mon cœur aux sirènes qu'à un avide quelconque. Plutôt crever d'amour que vivre de substituts.
Va te faire foutre, ma Valentine. Attrape moi si tu peux.
lundi 2 février 2009
J'aime pas l'Hiver
C’est encore l’hiver. Pourquoi faut-il que toutes les années aient leur hiver ? L’air est glacial, le ciel grisâtre crache son mépris pour l’espèce humaine sous forme de crachin. Ils sont loin, les orages tièdes et les jours de plomb. Cette saison est dégueulasse. Je la hais, du peu de cœur qu’il me reste. Les plages sont désertes, les fumeurs attrapent la crève à mesure que leurs paquets se vident, depuis que la loi est passée. C’est le temps de la dépression.
La tradition tente tant bien que mal de compenser cette vacherie de la nature, mais force est de constater que c’est un échec cuisant. Noël en famille ? Des cadeaux débiles qu’on s’offre en caressant un abcès qui gonfle d’année en année. Super. Le jour de l’an ? Une gueule de bois de plus, pour se rappeler qu’on a un an de moins à vivre et que les théoriciens de l’apocalypse se sont encore plantés. Super.
Ayons une pensée pour la cigale. Elle chante tout l’été et nous emplit de joie. Qu’est-ce qu’elle fait en hiver, la cigale ? Elle crève lamentablement pour laisser place à la fourmi, ce parasite disgracieux et envahissant dont le mode de vie glorifie l’aliénation par le travail. Les cadavres de SDF s’entassent pendant que les écoliers naïfs apprennent la fable. Et que les plus riches s’offrent des vacances au ski pour se péter les jambes dans la joie et la bonne humeur.
C’est la saison des comptes, en fait. Les vieux qui ne sont plus assez solides meurent. Les jeunes qui n’ont pas encore d’appartement cette année se réunissent dehors et écourtent leurs soirées parce qu’il fait trop froid. On rachète les agendas et les calendriers. On profite des soldes si on en a les moyens.
Et il-y-a la neige. J’aime la neige, profondément. J’aime la voir tomber : rien n’est plus doux et silencieux. J’aime cette impression que le monde entier pâlit. Quelques centimètres et tout est beau, simplifié, tranquille. J’aime son craquement sous le pied ; et j’aime aller marcher là où personne n’a laissé d’empreinte. Tout se fige : les voitures restent garées, les rues se vident, le vent n’agite plus les branches alourdies. Ca serait presque un point pour l’hiver. Mais voila, chaque année c’est la même chose : la neige, c’est aussi froid et dangereux que beau, un peu comme la femme idéale qui finit par être fatale. Et il faut, à nouveau, l e constater.
Cette fois, je suis allé marcher un peu dans la montagne en face. Elle était magnifique, la forêt. Un centimètre de neige partout. Puis deux. Trois. Quatre. Et ainsi de suite, et finalement de la neige jusqu’aux genoux. Jusque dans le trou de mon jean. Au bout d’une heure et demie, le chemin était impossible à distinguer, alors je me suis perdu. Et me voila entrain d’escalader à pic, comme un steak essayant d’échapper à la congélation. Plus j’approchais de la cime, plus il y avait de neige et plus la paroi était raide. J’étais progressivement passé de la promenade du dimanche au parcours du combattant et finalement à une situation où ma survie n’était plus acquise. Avec cette petite voix entêtante dans le fond du crâne : « glisse et tu crève, glisse et tu crève, glisse et tu crève… ».
Arrivé au sommet, j’ai pu m’apercevoir que c’était le mauvais sommet, c'est-à-dire celui aucun chemin ne mène. De petites empreintes dans la neige m’indiquaient que seul un lapin avait été jusque là assez con pour venir faire l’équilibriste en longeant une cime d’un mètre de large de roche friable et couverte d’eau gelée. La vue était splendide.
L’hiver, c’est aussi la saison où je me souviens que bien que je l’aime plus que tout, la neige essaiera toujours de me tuer.
J’aime pas l‘hiver.
La tradition tente tant bien que mal de compenser cette vacherie de la nature, mais force est de constater que c’est un échec cuisant. Noël en famille ? Des cadeaux débiles qu’on s’offre en caressant un abcès qui gonfle d’année en année. Super. Le jour de l’an ? Une gueule de bois de plus, pour se rappeler qu’on a un an de moins à vivre et que les théoriciens de l’apocalypse se sont encore plantés. Super.
Ayons une pensée pour la cigale. Elle chante tout l’été et nous emplit de joie. Qu’est-ce qu’elle fait en hiver, la cigale ? Elle crève lamentablement pour laisser place à la fourmi, ce parasite disgracieux et envahissant dont le mode de vie glorifie l’aliénation par le travail. Les cadavres de SDF s’entassent pendant que les écoliers naïfs apprennent la fable. Et que les plus riches s’offrent des vacances au ski pour se péter les jambes dans la joie et la bonne humeur.
C’est la saison des comptes, en fait. Les vieux qui ne sont plus assez solides meurent. Les jeunes qui n’ont pas encore d’appartement cette année se réunissent dehors et écourtent leurs soirées parce qu’il fait trop froid. On rachète les agendas et les calendriers. On profite des soldes si on en a les moyens.
Et il-y-a la neige. J’aime la neige, profondément. J’aime la voir tomber : rien n’est plus doux et silencieux. J’aime cette impression que le monde entier pâlit. Quelques centimètres et tout est beau, simplifié, tranquille. J’aime son craquement sous le pied ; et j’aime aller marcher là où personne n’a laissé d’empreinte. Tout se fige : les voitures restent garées, les rues se vident, le vent n’agite plus les branches alourdies. Ca serait presque un point pour l’hiver. Mais voila, chaque année c’est la même chose : la neige, c’est aussi froid et dangereux que beau, un peu comme la femme idéale qui finit par être fatale. Et il faut, à nouveau, l e constater.
Cette fois, je suis allé marcher un peu dans la montagne en face. Elle était magnifique, la forêt. Un centimètre de neige partout. Puis deux. Trois. Quatre. Et ainsi de suite, et finalement de la neige jusqu’aux genoux. Jusque dans le trou de mon jean. Au bout d’une heure et demie, le chemin était impossible à distinguer, alors je me suis perdu. Et me voila entrain d’escalader à pic, comme un steak essayant d’échapper à la congélation. Plus j’approchais de la cime, plus il y avait de neige et plus la paroi était raide. J’étais progressivement passé de la promenade du dimanche au parcours du combattant et finalement à une situation où ma survie n’était plus acquise. Avec cette petite voix entêtante dans le fond du crâne : « glisse et tu crève, glisse et tu crève, glisse et tu crève… ».
Arrivé au sommet, j’ai pu m’apercevoir que c’était le mauvais sommet, c'est-à-dire celui aucun chemin ne mène. De petites empreintes dans la neige m’indiquaient que seul un lapin avait été jusque là assez con pour venir faire l’équilibriste en longeant une cime d’un mètre de large de roche friable et couverte d’eau gelée. La vue était splendide.
L’hiver, c’est aussi la saison où je me souviens que bien que je l’aime plus que tout, la neige essaiera toujours de me tuer.
J’aime pas l‘hiver.
samedi 24 janvier 2009
Gare Saint-Lazare
C’est en regardant mon reflet dans la flaque de vomi que je viens de jeter sur le plancher de Laszlo qu’une vérité m’apparaît. « Tu sera toujours un réprouvé », voila ce que je lis entre le reflet de mes yeux vitreux et les morceaux de chipolata, « tu n’aura pas de chien, de gosses, d’écran full HD, pas de costard bon marché ni de Wii pour t’amuser avec ta famille – et de toute façon, tu n’aura pas de famille ».Un peu plus tard, je me demanderai s’il est raisonnable de considérer que Dieu puisse employer un tel moyen pour délivrer ses prophéties. Mais ce moment ne viendra qu’une fois la flaque nettoyée.
C’est, en l’espace de deux semaines, mon second barbecue chez l’éternel relativiste. C’est aussi le dernier avant un moment, puisqu’il nous quitte pour aller chasser le cliché dans les steppes de Mongolie – et nul doute qu’il s’en sortira : bon sang, avec sa coiffure, le cliché se précipitera sur lui dans une tentative désespérée d’accouplement ! Mais l’heure n’est pas à l’exotisme, ni même aux épiphanies gastriques.
LE temps de cligner des yeux, et me voila dans la forêt de Meudon, entrain de prendre pour la dernière fois le chemin gravillonné, de l’open-space à l’arrêt de bus. Je traîne un sac de voyage à roulettes, et il pleut. Entre les journées grotesques de travail et la longue route des vacances, entre la sonnerie de mon portable et le gémissement sans fin de la nationale, j’aperçois un bel arbre. Ca n’a duré qu’un instant, mais il a suffit à me rappeler que les belles choses sont toujours là, que j’aime la pluie, qu’un arbre reste un arbre même s’il est facile de l’oublier quand il est au bord de l’autoroute.
Je suis sur la route, donc. Mon voyage est jeune et ne ressemble pas à l’image type de l’autostoppeur portant son énorme sac comme une tortue son foyer. Mais si on sait déjà à quoi vont ressembler les photos, c’est du tourisme, pas un voyage initiatique. Je dois cependant admettre que les briques rouges du nord ou les tours d’Argenteuil n’ont pas l’aura d’Angkor-Vat : il ne suffit pas d’ouvrir les yeux pour se sentir dépaysé. Là encore, le dépaysement est l’objectif d’un touriste en short : un voyageur ne sait pas plus ce qu’il cherche qu’où il se rend. Un voyageur, c’est un malade atteint d’une affection incurable : l’habitude chronique. Alors il va ailleurs, n’y arrive jamais et espère un miracle.
Il est possible qu’il se produise ou ne se produise pas. Je suis davantage homme d’espoir que de foi. Alors… Si je dois crever intérimaire à Marly ou à Pune, au mois, j’aurai vu la route.
C’est, en l’espace de deux semaines, mon second barbecue chez l’éternel relativiste. C’est aussi le dernier avant un moment, puisqu’il nous quitte pour aller chasser le cliché dans les steppes de Mongolie – et nul doute qu’il s’en sortira : bon sang, avec sa coiffure, le cliché se précipitera sur lui dans une tentative désespérée d’accouplement ! Mais l’heure n’est pas à l’exotisme, ni même aux épiphanies gastriques.
LE temps de cligner des yeux, et me voila dans la forêt de Meudon, entrain de prendre pour la dernière fois le chemin gravillonné, de l’open-space à l’arrêt de bus. Je traîne un sac de voyage à roulettes, et il pleut. Entre les journées grotesques de travail et la longue route des vacances, entre la sonnerie de mon portable et le gémissement sans fin de la nationale, j’aperçois un bel arbre. Ca n’a duré qu’un instant, mais il a suffit à me rappeler que les belles choses sont toujours là, que j’aime la pluie, qu’un arbre reste un arbre même s’il est facile de l’oublier quand il est au bord de l’autoroute.
Je suis sur la route, donc. Mon voyage est jeune et ne ressemble pas à l’image type de l’autostoppeur portant son énorme sac comme une tortue son foyer. Mais si on sait déjà à quoi vont ressembler les photos, c’est du tourisme, pas un voyage initiatique. Je dois cependant admettre que les briques rouges du nord ou les tours d’Argenteuil n’ont pas l’aura d’Angkor-Vat : il ne suffit pas d’ouvrir les yeux pour se sentir dépaysé. Là encore, le dépaysement est l’objectif d’un touriste en short : un voyageur ne sait pas plus ce qu’il cherche qu’où il se rend. Un voyageur, c’est un malade atteint d’une affection incurable : l’habitude chronique. Alors il va ailleurs, n’y arrive jamais et espère un miracle.
Il est possible qu’il se produise ou ne se produise pas. Je suis davantage homme d’espoir que de foi. Alors… Si je dois crever intérimaire à Marly ou à Pune, au mois, j’aurai vu la route.
vendredi 23 janvier 2009
Interlude justificatif
Oui, je raconte toujours la même chose et en plus je ne met jamais ce blog à jour. Oui, je me justifie alors que personne ne me l'a demandé pour la bonne et simple raison que ça n'a aucune forme d'importance. Mais je fais ce que je veux.
Sache, vaste et impersonnel Internet, que les sbires de Free ont coupé le cordon nourricier entre toi et moi pendant plus d'un mois, comme ça, par indvertance. Sache que je consacre une partie non négligeable de mon temps dans une salle de sport aux côtés de bikers moustachus pour des raisons assez compliquées mais tout à fait valables, et qu'en conséquence je peux sentir les cernes se creuser sous mes yeux. En temps réel.
Cela, dit, j'essaye autant que possible de mettre cette page à jour, car il est de mon devoir de partager avec toi la progression pénible de ma conscience philosophique, les anecdotes tout à fait passionantes de ma petite enfance et celles, encore plus remarquables, de mon quotidien.
Pour être à peine plus sérieux... je vais probablement mettre en ligne des petits bouts de texte qui traînent sur des carnets parce que bon, bah oui, hein.
Sache, vaste et impersonnel Internet, que les sbires de Free ont coupé le cordon nourricier entre toi et moi pendant plus d'un mois, comme ça, par indvertance. Sache que je consacre une partie non négligeable de mon temps dans une salle de sport aux côtés de bikers moustachus pour des raisons assez compliquées mais tout à fait valables, et qu'en conséquence je peux sentir les cernes se creuser sous mes yeux. En temps réel.
Cela, dit, j'essaye autant que possible de mettre cette page à jour, car il est de mon devoir de partager avec toi la progression pénible de ma conscience philosophique, les anecdotes tout à fait passionantes de ma petite enfance et celles, encore plus remarquables, de mon quotidien.
Pour être à peine plus sérieux... je vais probablement mettre en ligne des petits bouts de texte qui traînent sur des carnets parce que bon, bah oui, hein.
Jeudi, 10h30
Les travailleurs travaillent, les chômeurs se réveillent, les étudiants étudient, les parents au foyer surveillent leurs gamins et le monde tourne. Ma situation a quelque-chose d’incongru : je suis assis, seul, dans un parc désert. N’ayant demandé à personne de m’attribuer un rôle et une place, je me sens vaguement suspect et désemparé, presque illégitime. Vivant sans étiquette depuis un peu plus d’un mois, je redécouvre la réalité sous son aspect chaotique, indifférent. Que je sois là ou ailleurs, entrain de faire quelque chose de logique ou non, l’herbe continue de pousser et la gravité de nous clouer au sol. C’est aussi simple que ça.
Sur cette base, vous et moi n’avons pas grand-chose d’imposé : pourvoir à nos besoins pour vivre le plus longtemps possible, essayer d’être aussi heureux que possible et, finalement, mourir. Les détails de cette entreprise sont finalement assez libres : qu’on élève des chèvres dans le Larzac, qu’on vole, qu’on se lance en politique, qu’on loue ses 35 heures hebdomadaires ou qu’on fasse dérailler des trains… Tant qu’on respire, on se retrouve tous quelque part le jeudi à 10h30, pour la seule et unique raison qu’il faut bien être quelque part.
Pour ma part, je me vois assez mal faire dérailler un train, et ça me paraît même assez abominable. Mais ce genre de considération est complètement arbitraire. Que je sache, la foudre divine n’a jamais frappé les meurtriers – par ailleurs, on compte parmi eux autant de criminels que de héros et les critères qui permettent de faire la distinction sont, il faut l’admettre, complètement obscurs. Dans ce drôle de monde sans véritable repère, pleurer les victimes, n’en avoir rien à foutre ou se réjouir de la souffrance d’autrui est affaire de pure fantaisie.
Le cœur vient s’en mêler, bien sûr. Il n’y a plus que lui pour tracer des frontières entre le juste et l’injuste, le bon et le mauvais, le beau et le laid… Que lui pour se dresser face à une raison qui ne peut conclure qu’à l’indifférence. Comme dirait n’importe qui, il faut écouter son cœur. Facile à dire, mais pas si évident dans les faits. On a tous de temps à autres une envie de chocolat, une violente et soudaine passion amoureuse, un intérêt prononcé pour le Hip Hop ou la sodomie. Mais ça n’est pas encore entendre son cœur, juste l’entendre hurler. On ignore ses murmures, couverts qu’ils sont par la voix posée et familière des maîtres. Il est facile et confortable de la laisser nous bercer, nous guider, nous dire quoi faire, où être ; tellement plus que de s’asseoir un moment en essayant de répondre à l’éternelle question :
« MAIS QU’EST-CE QUE JE FOUS LA ?! »
C’est que quand toutes les réponses se valent, il faut de l’imagination pour trouver la sienne, ou une concentration aiguisée comme la lame d’un rasoir pour ignorer un instant l’omniprésent brouhaha et percevoir enfin ce bruissement intérieur… Voila ce que c’est, écouter son cœur. Reste encore à agir en conséquence, et l’effort devient plus intense, parce que c’est répondre à un appel que personne ne peut entendre si on ne le relaie pas, parce qu’il n’appelle à remplir les poches de personne, et soudain la bienveillance de ceux qui offraient une raison d’être s’étiole, et disparaît.
La raison revient alors au galop : il faut un équilibre : il faut se soumettre un peu pour être épaulé, sans jamais perdre de vue la voie qu’on a choisie. Facile ? Combien ont su trouver en eux une véritable aspiration ? Parmi eux, combien ont trouvé les moyens d’en faire autre chose qu’une névrose ? Et encore, combien se sont trompés ; combien ont laissé le moyen devenir la fin et le cœur s’époumoner en vain ?
Je veux, aujourd’hui, en venir à une suggestion : ne renonçons pas à nous demander ce qu’on fout là, régulièrement. Pourquoi pas le jeudi à 10h30 ? Il me semble que c’est une question difficile, mais jamais vaine.
Sur cette base, vous et moi n’avons pas grand-chose d’imposé : pourvoir à nos besoins pour vivre le plus longtemps possible, essayer d’être aussi heureux que possible et, finalement, mourir. Les détails de cette entreprise sont finalement assez libres : qu’on élève des chèvres dans le Larzac, qu’on vole, qu’on se lance en politique, qu’on loue ses 35 heures hebdomadaires ou qu’on fasse dérailler des trains… Tant qu’on respire, on se retrouve tous quelque part le jeudi à 10h30, pour la seule et unique raison qu’il faut bien être quelque part.
Pour ma part, je me vois assez mal faire dérailler un train, et ça me paraît même assez abominable. Mais ce genre de considération est complètement arbitraire. Que je sache, la foudre divine n’a jamais frappé les meurtriers – par ailleurs, on compte parmi eux autant de criminels que de héros et les critères qui permettent de faire la distinction sont, il faut l’admettre, complètement obscurs. Dans ce drôle de monde sans véritable repère, pleurer les victimes, n’en avoir rien à foutre ou se réjouir de la souffrance d’autrui est affaire de pure fantaisie.
Le cœur vient s’en mêler, bien sûr. Il n’y a plus que lui pour tracer des frontières entre le juste et l’injuste, le bon et le mauvais, le beau et le laid… Que lui pour se dresser face à une raison qui ne peut conclure qu’à l’indifférence. Comme dirait n’importe qui, il faut écouter son cœur. Facile à dire, mais pas si évident dans les faits. On a tous de temps à autres une envie de chocolat, une violente et soudaine passion amoureuse, un intérêt prononcé pour le Hip Hop ou la sodomie. Mais ça n’est pas encore entendre son cœur, juste l’entendre hurler. On ignore ses murmures, couverts qu’ils sont par la voix posée et familière des maîtres. Il est facile et confortable de la laisser nous bercer, nous guider, nous dire quoi faire, où être ; tellement plus que de s’asseoir un moment en essayant de répondre à l’éternelle question :
« MAIS QU’EST-CE QUE JE FOUS LA ?! »
C’est que quand toutes les réponses se valent, il faut de l’imagination pour trouver la sienne, ou une concentration aiguisée comme la lame d’un rasoir pour ignorer un instant l’omniprésent brouhaha et percevoir enfin ce bruissement intérieur… Voila ce que c’est, écouter son cœur. Reste encore à agir en conséquence, et l’effort devient plus intense, parce que c’est répondre à un appel que personne ne peut entendre si on ne le relaie pas, parce qu’il n’appelle à remplir les poches de personne, et soudain la bienveillance de ceux qui offraient une raison d’être s’étiole, et disparaît.
La raison revient alors au galop : il faut un équilibre : il faut se soumettre un peu pour être épaulé, sans jamais perdre de vue la voie qu’on a choisie. Facile ? Combien ont su trouver en eux une véritable aspiration ? Parmi eux, combien ont trouvé les moyens d’en faire autre chose qu’une névrose ? Et encore, combien se sont trompés ; combien ont laissé le moyen devenir la fin et le cœur s’époumoner en vain ?
Je veux, aujourd’hui, en venir à une suggestion : ne renonçons pas à nous demander ce qu’on fout là, régulièrement. Pourquoi pas le jeudi à 10h30 ? Il me semble que c’est une question difficile, mais jamais vaine.
dimanche 7 décembre 2008
La minute de catéchisme
Bon, j’ai grandi dans un petit village. Je veux dire, vraiment petit. Et comme tous les petits villages de France, il y a une église en plein milieux. Ma famille se situant quelque part entre l’agnosticisme et l’athéisme, c’était dans mes premières années un bâtiment assez mystérieux : probablement le plus grand du village, appartenant à tout le monde et à personne, un bâtiment qui sonne toutes les heures et où les gens viennent chanter le dimanche, puis se marier. Puis on y prie pour leurs âmes quand ils meurent. Bref, c’était assez flou. Dans un premier temps, on allait entre gosses y voler des cierges. Puis j’ai plus ou moins voulu comprendre sur quelles fondations on avait à un moment donné érigé la « maison de Dieu », et j’ai commencé ma brève carrière de catholique en tenant le rôle de Joseph à la messe de Noël. Cela consistait pour moi à me curer le nez devant un village attendri, et je ne saurais jamais s’il s’agissait d’un blasphème ou d’une certaine piété naïve. Mais peu importe.
Pour continuer sur ma lancée, je demandais à mes parents de m’inscrire au catéchisme. C’était une corvée pour certains de mes camarades qui n’avaient pas d’autre choix que de passer une soirée par semaine à se faire sermonner, mais pour moi, c’était avant tout un choix et une découverte. Bon, je n’étais pas vraiment fan des prières qu’on apprend par cœur et des morales toutes faites, mais j’ai pu découvrir un personnage assez cool : Jésus. Un type barbu qui se baladait à dos d’âne, arrivait dans une ville, faisait le bien, et puis repartait jusqu’à ce qu’on finisse par le crucifier. A ce moment-là, des amis de mes parents, ravis de mon apparente conversion, m’ont offert une petite carte du road-trip messianique. A chaque point sur la charte correspondait une fiche illustrée qui racontait le miracle accompli. C’est le souvenir d’un de ces récits qui m’intéresse aujourd’hui.
Jésus, donc, arrive dans une ville. Et dans cette ville, il-y-a des lépreux. Je ne sais pas vraiment ce que la lèpre évoque aujourd’hui au-delà des histoires drôles et des pots remplis de pièces de 20 centimes dans les épiceries, mais à l’époque, c’était la maladie la plus dégueulasse et la plus terrible qui soit. Incurable, extrêmement contagieuse, elle condamnait les malades à regarder leurs membres se détacher dans des léproseries, c'est-à-dire des bâtiments délabrés en périphérie où ils mourraient ensemble dans la misère et la honte. Donc dans la ville en question, personne n’aime les lépreux. Ce n’est peut-être pas de leur faute, mais si on leur tend la main, ils la contaminent. Ces gens-là sont foutus, et n’ont plus que leurs yeux pour pleurer – et encore, pas toujours. Quand notre héros barbu arrive, les gens ont entendu parler de lui. Ils se sentent tous un peu lésés par la vie, alors un attroupement se forme assez vite autour de lui : « Eh, m’sieur Jésus, tu pourrais me multiplier quelques pains ? La récolte a été moyenne cette année », « Tu pourrais arranger ma sciatique ? J’ai du mal à prier avec ce mal de dos » et autres petites doléances se multiplient. Comme Jésus est un mec sympa, il rend service dans la mesure de ses pouvoirs divins, et on commence à faire la queue. La place est bondée.
Arrive un lépreux vêtu de haillons. Au milieu du brouhaha des lamentations, on entend :
« Bah voila, moi j’ai la lèpre. ».
Grand silence. Un ange passe, si j’ose dire.
« Je vais mourir, c’est inévitable, et je n’ai pas droit à un peu de compassion parce que ma maladie fait peur aux gens. Je n’ai rien fait de mal, mais personne ne m’aime parce-que je n’ai pas de chance. »
A chaque mot, les gens s’éloignent un peu plus pour éviter les germes, si bien qu’au bout d’un moment il n’y a plus que Jésus au milieu de la place, le lépreux en face de lui, l’âne qui n’a rien compris entrain de grignoter et la foule autour d’eux, à une distance raisonnable. Le lépreux regarde Jésus. Jésus regarde le lépreux. Les gens regardent Jésus regarder le lépreux, et l’âne brait. Puis quelqu’un se met à crier :
« Tire-toi le lépreux ! On ne peut plus rien pour toi, tu vas mourir, essaye de ne pas contaminer notre messie au passage ! »
On reprend :
« Ouais ! C’est pas parce-que t’est foutu que tu vas tout gâcher pour nous ! »
« Ouais ! »
« Ouais ! »
« Ouaaaaaiiiiiiis !!! »
Et la foule de commencer à caillasser le type malade. Une pierre, ça fait mal quand on la jette avec de la haine, vous savez. Sur des chairs pourrissantes, c’est pire. Et là, Jésus dit juste :
« Arrêtez. »
Comme c’est le fils de Dieu et qu’il a la voix qui porte, on l’écoute. La lapidation cesse, les cris cessent. Retour au silence. Un buisson roule, porté par le vent chaud, et le messie allume une clope en plissant les yeux. Il avale une bouffée et recrache la fumée avec la classe du cowboy Marlboro, parce-qu’à cette époque-là c’est de la lèpre qu’on a peur, pas du cancer. Il parle et dit au malade dégoulinant de pus, de sang et de larmes :
« Approche, car je vais te guérir. »
Là, c’est du jamais vu. Primo, si les gens ont entendu parler du pouvoir de Jésus, ils n’ont jamais pu assister à ses miracles sur Youtube, jusque là il ne s’agit que d’une rumeur pour eux. Secundo, toucher un lépreux, c’est devenir lépreux soi-même, ça ne se fait pas. Tertio, on n’a pas encore inventé le téléphone portable. Pas question pour le voyageur barbu de passer un coup de fil rapide à son père pour lui demander ce qui se passera s’il le fait. Peut-être qu’il va y avoir miracle, et peut-être qu’il va juste tomber malade et qu’il ne pourra plus aider personne. Mais c’est un type comme ça : il va essayer.
Le lépreux approche, et c’est de plus en plus abominable pour l’assistance : un réprouvé pathétique entre la vie et la mort, un zombie, titube vers celui qui incarne pour eux la beauté, la justice, l’espoir. Et risque de le souiller définitivement. Chaque pas qu’il fait les rapproche tous d’un monde inimaginable où la transcendance aurait succombé au pourrissement. Ils pâlissent.
Enfin, Jésus touche le lépreux. Ce moment là est probablement le plus lourd de suspense et le plus beau de sa carrière.
Le récit s’arrête ici pour moi. La suite n’a pas plus vraiment d’importance.
Cette histoire m’a bouleversé, vraiment. Elle fut le point culminant de ce que j’appellerai ma foi, faute de mieux. Après elle, je devais découvrir les rites ennuyeux et les lois rigides de l’Eglise. Les guerres livrées, les mensonges proférés, les suicides, les meurtres, les vols, les conquêtes, les crimes commis depuis ce moment qui appartient peut-être au mythe, peut-être à l’histoire, et commis au nom de Dieu, ou de l’Homme, ou du Bien.
Peu de choses ont changé depuis le temps du récit. Les foules, sur les places, continuent de faire ce qu’elles font parce qu’elles l’ont toujours fait et comptent sur leurs Jésus de carton pour faire le bien, et décider de ce qu’est le bien. La foi de ce messie consistait à faire de son mieux, à caresser une peau malade pour la guérir. La foi qu’il a inspirée consiste à attendre qu’il revienne régler tous les problèmes du monde, comme s’il n’était passé par là non pas pour donner l’exemple, mais pour convaincre chacun qu’il était le seul à pouvoir agir de façon raisonnable.
Attendre la parousie et l’Apocalypse, voila la forme dominante de la conscience morale. Il ne s’agit plus d’un dogme religieux, mais d’une véritable dynamique générale : Dieu reconnaîtra les siens, le président sauvera nos peaux, le jury tranchera, quelqu’un viendra arranger ce merdier… Et d’ici-là, restons dans nos bureaux et nos salons, après tout qui sommes- nous pour faire quoi que ce soit ? Combien de lépreux lapidés dans l’indifférence générale depuis Jésus ? Combien de fois penser qu’«ils ne l’emporteront pas au Paradis » a-t-il suffit à se défaire de toute responsabilité ?
On le sait au fond, il est temps de le dire tout haut : admirer ceux qui sont admirables ne nous confère ni légitimité, ni dignité. Toutes ces opinions si droites, tout ce soutien moral qu’on accorde si généreusement aux victimes et aux justes ne nous libèrent d’aucune responsabilité. Ce sont des analgésiques dans lesquels ont vient noyer la douleur de l’évidence, ce jugement de nos consciences qui crie à chaque instant comme nous sommes criminels, même envers nous-mêmes.
En ce moment, j’aime bien soulever des évidences. Parce-que je suis fier de composer avec dans ce qu’elles ont de réel, et que je prends à la lettre ce mot de Camus : "nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie. ". J’irais même jusqu’à dire qu’en prenant le temps d’y réfléchir un peu…
Pour continuer sur ma lancée, je demandais à mes parents de m’inscrire au catéchisme. C’était une corvée pour certains de mes camarades qui n’avaient pas d’autre choix que de passer une soirée par semaine à se faire sermonner, mais pour moi, c’était avant tout un choix et une découverte. Bon, je n’étais pas vraiment fan des prières qu’on apprend par cœur et des morales toutes faites, mais j’ai pu découvrir un personnage assez cool : Jésus. Un type barbu qui se baladait à dos d’âne, arrivait dans une ville, faisait le bien, et puis repartait jusqu’à ce qu’on finisse par le crucifier. A ce moment-là, des amis de mes parents, ravis de mon apparente conversion, m’ont offert une petite carte du road-trip messianique. A chaque point sur la charte correspondait une fiche illustrée qui racontait le miracle accompli. C’est le souvenir d’un de ces récits qui m’intéresse aujourd’hui.
Jésus, donc, arrive dans une ville. Et dans cette ville, il-y-a des lépreux. Je ne sais pas vraiment ce que la lèpre évoque aujourd’hui au-delà des histoires drôles et des pots remplis de pièces de 20 centimes dans les épiceries, mais à l’époque, c’était la maladie la plus dégueulasse et la plus terrible qui soit. Incurable, extrêmement contagieuse, elle condamnait les malades à regarder leurs membres se détacher dans des léproseries, c'est-à-dire des bâtiments délabrés en périphérie où ils mourraient ensemble dans la misère et la honte. Donc dans la ville en question, personne n’aime les lépreux. Ce n’est peut-être pas de leur faute, mais si on leur tend la main, ils la contaminent. Ces gens-là sont foutus, et n’ont plus que leurs yeux pour pleurer – et encore, pas toujours. Quand notre héros barbu arrive, les gens ont entendu parler de lui. Ils se sentent tous un peu lésés par la vie, alors un attroupement se forme assez vite autour de lui : « Eh, m’sieur Jésus, tu pourrais me multiplier quelques pains ? La récolte a été moyenne cette année », « Tu pourrais arranger ma sciatique ? J’ai du mal à prier avec ce mal de dos » et autres petites doléances se multiplient. Comme Jésus est un mec sympa, il rend service dans la mesure de ses pouvoirs divins, et on commence à faire la queue. La place est bondée.
Arrive un lépreux vêtu de haillons. Au milieu du brouhaha des lamentations, on entend :
« Bah voila, moi j’ai la lèpre. ».
Grand silence. Un ange passe, si j’ose dire.
« Je vais mourir, c’est inévitable, et je n’ai pas droit à un peu de compassion parce que ma maladie fait peur aux gens. Je n’ai rien fait de mal, mais personne ne m’aime parce-que je n’ai pas de chance. »
A chaque mot, les gens s’éloignent un peu plus pour éviter les germes, si bien qu’au bout d’un moment il n’y a plus que Jésus au milieu de la place, le lépreux en face de lui, l’âne qui n’a rien compris entrain de grignoter et la foule autour d’eux, à une distance raisonnable. Le lépreux regarde Jésus. Jésus regarde le lépreux. Les gens regardent Jésus regarder le lépreux, et l’âne brait. Puis quelqu’un se met à crier :
« Tire-toi le lépreux ! On ne peut plus rien pour toi, tu vas mourir, essaye de ne pas contaminer notre messie au passage ! »
On reprend :
« Ouais ! C’est pas parce-que t’est foutu que tu vas tout gâcher pour nous ! »
« Ouais ! »
« Ouais ! »
« Ouaaaaaiiiiiiis !!! »
Et la foule de commencer à caillasser le type malade. Une pierre, ça fait mal quand on la jette avec de la haine, vous savez. Sur des chairs pourrissantes, c’est pire. Et là, Jésus dit juste :
« Arrêtez. »
Comme c’est le fils de Dieu et qu’il a la voix qui porte, on l’écoute. La lapidation cesse, les cris cessent. Retour au silence. Un buisson roule, porté par le vent chaud, et le messie allume une clope en plissant les yeux. Il avale une bouffée et recrache la fumée avec la classe du cowboy Marlboro, parce-qu’à cette époque-là c’est de la lèpre qu’on a peur, pas du cancer. Il parle et dit au malade dégoulinant de pus, de sang et de larmes :
« Approche, car je vais te guérir. »
Là, c’est du jamais vu. Primo, si les gens ont entendu parler du pouvoir de Jésus, ils n’ont jamais pu assister à ses miracles sur Youtube, jusque là il ne s’agit que d’une rumeur pour eux. Secundo, toucher un lépreux, c’est devenir lépreux soi-même, ça ne se fait pas. Tertio, on n’a pas encore inventé le téléphone portable. Pas question pour le voyageur barbu de passer un coup de fil rapide à son père pour lui demander ce qui se passera s’il le fait. Peut-être qu’il va y avoir miracle, et peut-être qu’il va juste tomber malade et qu’il ne pourra plus aider personne. Mais c’est un type comme ça : il va essayer.
Le lépreux approche, et c’est de plus en plus abominable pour l’assistance : un réprouvé pathétique entre la vie et la mort, un zombie, titube vers celui qui incarne pour eux la beauté, la justice, l’espoir. Et risque de le souiller définitivement. Chaque pas qu’il fait les rapproche tous d’un monde inimaginable où la transcendance aurait succombé au pourrissement. Ils pâlissent.
Enfin, Jésus touche le lépreux. Ce moment là est probablement le plus lourd de suspense et le plus beau de sa carrière.
Le récit s’arrête ici pour moi. La suite n’a pas plus vraiment d’importance.
Cette histoire m’a bouleversé, vraiment. Elle fut le point culminant de ce que j’appellerai ma foi, faute de mieux. Après elle, je devais découvrir les rites ennuyeux et les lois rigides de l’Eglise. Les guerres livrées, les mensonges proférés, les suicides, les meurtres, les vols, les conquêtes, les crimes commis depuis ce moment qui appartient peut-être au mythe, peut-être à l’histoire, et commis au nom de Dieu, ou de l’Homme, ou du Bien.
Peu de choses ont changé depuis le temps du récit. Les foules, sur les places, continuent de faire ce qu’elles font parce qu’elles l’ont toujours fait et comptent sur leurs Jésus de carton pour faire le bien, et décider de ce qu’est le bien. La foi de ce messie consistait à faire de son mieux, à caresser une peau malade pour la guérir. La foi qu’il a inspirée consiste à attendre qu’il revienne régler tous les problèmes du monde, comme s’il n’était passé par là non pas pour donner l’exemple, mais pour convaincre chacun qu’il était le seul à pouvoir agir de façon raisonnable.
Attendre la parousie et l’Apocalypse, voila la forme dominante de la conscience morale. Il ne s’agit plus d’un dogme religieux, mais d’une véritable dynamique générale : Dieu reconnaîtra les siens, le président sauvera nos peaux, le jury tranchera, quelqu’un viendra arranger ce merdier… Et d’ici-là, restons dans nos bureaux et nos salons, après tout qui sommes- nous pour faire quoi que ce soit ? Combien de lépreux lapidés dans l’indifférence générale depuis Jésus ? Combien de fois penser qu’«ils ne l’emporteront pas au Paradis » a-t-il suffit à se défaire de toute responsabilité ?
On le sait au fond, il est temps de le dire tout haut : admirer ceux qui sont admirables ne nous confère ni légitimité, ni dignité. Toutes ces opinions si droites, tout ce soutien moral qu’on accorde si généreusement aux victimes et aux justes ne nous libèrent d’aucune responsabilité. Ce sont des analgésiques dans lesquels ont vient noyer la douleur de l’évidence, ce jugement de nos consciences qui crie à chaque instant comme nous sommes criminels, même envers nous-mêmes.
En ce moment, j’aime bien soulever des évidences. Parce-que je suis fier de composer avec dans ce qu’elles ont de réel, et que je prends à la lettre ce mot de Camus : "nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie. ". J’irais même jusqu’à dire qu’en prenant le temps d’y réfléchir un peu…
mardi 2 décembre 2008
C'est quoi ce blog de merde ? Un exutoire pour post-adolescent régressif ? La tanière du dernier poète maudit sans vers et sans talent ? Pas étonnant que le monde parte en couille, quand on voit la quantité d'informations creuses de ce genre déborder sur le net, déborder de la télé, de la radio, des librairies, de partout.
Sincèrement. Je le pense.
On devrait tous prendre un moment chaque mois en haut de quelque chose de très haut. Une grue, un immeuble, une montagne, n'importe quoi de vraiment très haut. Regarder tout au fond de nous même. Et trouver une bonne raison de ne pas se jeter dans la vide pour améliorer les chances de salut de l'espèce humaine, ou au moins sauver ce qui nous reste de dignité.
Mais non. Les connards continuent de klaxonner dans les embouteillages, je débite encore mes indigestions cérébrales, on met toujours du coca Leader Price en rayons. Tout ce qu'il a de minable continue à ne pas briller sous un soleil hagard.
Si toi non plus, tu n'en peux plus; si toi aussi tu pense que tu ferais mieux de mourir; si toi aussi tu reste quand même en vie...
...Crée un blog ?
Sincèrement. Je le pense.
On devrait tous prendre un moment chaque mois en haut de quelque chose de très haut. Une grue, un immeuble, une montagne, n'importe quoi de vraiment très haut. Regarder tout au fond de nous même. Et trouver une bonne raison de ne pas se jeter dans la vide pour améliorer les chances de salut de l'espèce humaine, ou au moins sauver ce qui nous reste de dignité.
Mais non. Les connards continuent de klaxonner dans les embouteillages, je débite encore mes indigestions cérébrales, on met toujours du coca Leader Price en rayons. Tout ce qu'il a de minable continue à ne pas briller sous un soleil hagard.
Si toi non plus, tu n'en peux plus; si toi aussi tu pense que tu ferais mieux de mourir; si toi aussi tu reste quand même en vie...
...Crée un blog ?
mercredi 26 novembre 2008
Les yeux ouverts
Le bonheur, la vérité, la justice, dieu, la raison… Les grands absents de l’histoire manquent toujours à l’appel, tandis que les porcs s’en réclament et peuplent le ciel vide d’illusions pour mieux se gaver sur le dos fatigué des masses crédules. Repus de chair mortifiée, ivres de la sueur des innocents, ils paradent et veulent encore qu’on les reconnaisse comme garants de l’ordre du monde. En face, on se révolte. On meurt, on tue, on asservit au nom d’un grand bouleversement qui n’est jamais qu’un autre costume du mensonge. Combien de tombes, combien de larmes pour des lendemains meilleurs qui sont toujours des lendemains ? Les victimes, elles, sont déjà au passé.
Allez, soyons francs. On sait bien que ces promesses, du paradis ou de la société sans classes, de la paix sociale et du bonheur pour tous sont des gros vers juteux sur le hameçon glacial qui nous traîne, misérables et impuissants, jusqu’à l’assiette. C’est une évidence si énorme que sa négation ne peut être le fruit que d’une épouvantable mauvaise foi. On l’accepte, ou on la refuse.
Je crois en l’incertitude. Je crois que ce choix appartient à chacun, et qu’on ne peut pas le juger chez un autre. Pour ma part, j’ai fait celui de continuer de chercher sans y croire un semblant de transcendance entre la rhétorique des maîtres qui se veut crédible et celle des esclaves qui se veut pragmatique. Cette voie est peut-être une boucle, et peut-être un jour m’effondrerai-je, épuisé, au bord du chemin. Peut-être aussi mène-t-il à quelque chose de vrai, qui justifie enfin la douleur de l’effort. Jusqu’à la fin, quoi qu’il en soit, je ne suis dupe ; personne n’est dupe.
Un cri ancien, celui de tant de maudits et de réprouvés, celui des plus grands rois et des plus ignobles criminels, jaillit une fois de plus, brûlant, cruel, juste :
Tout ou rien !
Alors qu’il résonne sur les bancs de l’école, dans les bureaux et les manufactures, entre les tours et les montagnes, ou qu’il s’éteigne doucement dans l’anonymat de cette page. Il est sorti de ce cœur là et plus rien ne peut être comme avant.
Allez, soyons francs. On sait bien que ces promesses, du paradis ou de la société sans classes, de la paix sociale et du bonheur pour tous sont des gros vers juteux sur le hameçon glacial qui nous traîne, misérables et impuissants, jusqu’à l’assiette. C’est une évidence si énorme que sa négation ne peut être le fruit que d’une épouvantable mauvaise foi. On l’accepte, ou on la refuse.
Je crois en l’incertitude. Je crois que ce choix appartient à chacun, et qu’on ne peut pas le juger chez un autre. Pour ma part, j’ai fait celui de continuer de chercher sans y croire un semblant de transcendance entre la rhétorique des maîtres qui se veut crédible et celle des esclaves qui se veut pragmatique. Cette voie est peut-être une boucle, et peut-être un jour m’effondrerai-je, épuisé, au bord du chemin. Peut-être aussi mène-t-il à quelque chose de vrai, qui justifie enfin la douleur de l’effort. Jusqu’à la fin, quoi qu’il en soit, je ne suis dupe ; personne n’est dupe.
Un cri ancien, celui de tant de maudits et de réprouvés, celui des plus grands rois et des plus ignobles criminels, jaillit une fois de plus, brûlant, cruel, juste :
Tout ou rien !
Alors qu’il résonne sur les bancs de l’école, dans les bureaux et les manufactures, entre les tours et les montagnes, ou qu’il s’éteigne doucement dans l’anonymat de cette page. Il est sorti de ce cœur là et plus rien ne peut être comme avant.
vendredi 31 octobre 2008
Adam, ce crétin incapable
Je me souviens d’un évènement banal mais agaçant. J’étais petit. Mes parents venaient de m’offrir une boîte de Lego et je n’attendais, sur la longue route de Nice à chez moi, que le moment où je pourrais l’ouvrir et commencer à construire la prison des pirates.
Je rentre dans ma chambre. Je m’assois par terre. Je me prépare à déchiffrer le plan, enfin.
Pas de boîte. Le sac Toys’r’us a disparu.
J’ai passé plus d’une heure à le chercher. Plusieurs allers-retours à la voiture, exploration minutieuse de chaque pièce de la maison, accusations lancées à ma sœur, à mes parents, à un voleur théorique et furtif… Pour finir, défait, par renoncer à mon plaisir.
Je retourne dans ma chambre. Je m’assois au même endroit. Je regarde devant moi.
Le sac est juste devant moi, où je l’avais posé en entrant. En vérité, il était là depuis le début.
En y repensant, tous mes vains efforts de recherche n’étaient ni plus ni moins que de la démence profonde. Que la mémoire, la raison et la perception puissent à ce point faire défaut qu’on s’en trouve incapable de rétablir la continuité de ses actes –poser un truc par terre, merde- c’est grave. Et agaçant. Et pourtant, qui n’a jamais subi ça ? Je pose mes clés, je pose le programme télé sur mes clés, mais putain où sont ces putains de clés ? Je vais dans la cuisine chercher un morceau de sucre, je regarde par la fenêtre, je retourne à ma tasse de café et je me rends compte que j’ai oublié de prendre le sucre. Ce n’est pas parce-que la chose passe inaperçue, noyée qu’elle est dans les milliards d’ingrédients du quotidien, qu’elle ne révèle pas une défaillance pitoyable.
Ce n’est pas dénué de tragique. Si un échec aussi complet fait au pire passer pour un con celui qui ne trouve ses clés qu’une demi-heure plus tard, il bouleverse quand un responsable prend une décision inadaptée, qu’un pilote précipite son avion dans l’océan ou qu’un expert échoue à déceler la toxicité d’un produit de grande consommation : les conséquences sont bouleversantes. Mais la cause est strictement la même : la personne aux commandes a complètement sombré l’espace d’un instant.
On ne peut pas vraiment anticiper ce genre de choses : chacun est plus ou moins maître de lui-même et il y a infiniment plus de façons de perdre les commandes qu’on en découvre chaque jour en retrouvant nos clés/sucres/portefeuilles. Ce qui est amusant, c’est la quantité de choses qu’on délègue à des inconnus a priori aussi peu fiables, voire moins fiables que nous même. C’est vrai qu’on délègue la responsabilité, mais qui se fout de savoir qui est responsable quand on en est à prier pour que l’airbag suffise à amortir le choc ?
Sérieusement, penser à cette boîte de Lego c’est comme regarder le soleil exploser. Je ne suis pas foutu de la trouver devant moi, et j’ai décidé de construire la prison des pirates ? Mon banquier n’est pas plus à même de comprendre la nature de l’argent que qui que soit sur terre et je lui confie mon maigre capital ? Untel ne sait pas quel jour on est mais il va conduire parce-que c’est le seul à ne pas avoir bu ? L’espèce humaine est un tel ramassis de bras-cassés qu’elle ne survit que parce-qu’aucun homme n’en est responsable. Non mais tu vois le délire si l’atmosphère avait une panne de réveil ?
Je rentre dans ma chambre. Je m’assois par terre. Je me prépare à déchiffrer le plan, enfin.
Pas de boîte. Le sac Toys’r’us a disparu.
J’ai passé plus d’une heure à le chercher. Plusieurs allers-retours à la voiture, exploration minutieuse de chaque pièce de la maison, accusations lancées à ma sœur, à mes parents, à un voleur théorique et furtif… Pour finir, défait, par renoncer à mon plaisir.
Je retourne dans ma chambre. Je m’assois au même endroit. Je regarde devant moi.
Le sac est juste devant moi, où je l’avais posé en entrant. En vérité, il était là depuis le début.
En y repensant, tous mes vains efforts de recherche n’étaient ni plus ni moins que de la démence profonde. Que la mémoire, la raison et la perception puissent à ce point faire défaut qu’on s’en trouve incapable de rétablir la continuité de ses actes –poser un truc par terre, merde- c’est grave. Et agaçant. Et pourtant, qui n’a jamais subi ça ? Je pose mes clés, je pose le programme télé sur mes clés, mais putain où sont ces putains de clés ? Je vais dans la cuisine chercher un morceau de sucre, je regarde par la fenêtre, je retourne à ma tasse de café et je me rends compte que j’ai oublié de prendre le sucre. Ce n’est pas parce-que la chose passe inaperçue, noyée qu’elle est dans les milliards d’ingrédients du quotidien, qu’elle ne révèle pas une défaillance pitoyable.
Ce n’est pas dénué de tragique. Si un échec aussi complet fait au pire passer pour un con celui qui ne trouve ses clés qu’une demi-heure plus tard, il bouleverse quand un responsable prend une décision inadaptée, qu’un pilote précipite son avion dans l’océan ou qu’un expert échoue à déceler la toxicité d’un produit de grande consommation : les conséquences sont bouleversantes. Mais la cause est strictement la même : la personne aux commandes a complètement sombré l’espace d’un instant.
On ne peut pas vraiment anticiper ce genre de choses : chacun est plus ou moins maître de lui-même et il y a infiniment plus de façons de perdre les commandes qu’on en découvre chaque jour en retrouvant nos clés/sucres/portefeuilles. Ce qui est amusant, c’est la quantité de choses qu’on délègue à des inconnus a priori aussi peu fiables, voire moins fiables que nous même. C’est vrai qu’on délègue la responsabilité, mais qui se fout de savoir qui est responsable quand on en est à prier pour que l’airbag suffise à amortir le choc ?
Sérieusement, penser à cette boîte de Lego c’est comme regarder le soleil exploser. Je ne suis pas foutu de la trouver devant moi, et j’ai décidé de construire la prison des pirates ? Mon banquier n’est pas plus à même de comprendre la nature de l’argent que qui que soit sur terre et je lui confie mon maigre capital ? Untel ne sait pas quel jour on est mais il va conduire parce-que c’est le seul à ne pas avoir bu ? L’espèce humaine est un tel ramassis de bras-cassés qu’elle ne survit que parce-qu’aucun homme n’en est responsable. Non mais tu vois le délire si l’atmosphère avait une panne de réveil ?
mercredi 15 octobre 2008
Les causes perdues
La route du travail est la même tous les jours. L'ennui qu'elle suscite est certainement le plus grand mal de beaucoup, tiraillés qu'ils sont entre le confort qu'elle donne et la vie qu'elle prend. Parce-que la route du travail a toujours été là. Petit, on la prenait pour aller à l'école. On sait où on arrive, quitte pour nos modérés à y perdre un peu de soi. Le compromis est honnête.
D'un autre point de vue, il a fallu la repérer, la route. Déboiser, aménager, couler du goudron. Les lignes à ne pas franchir y ont été tracées. J'ai énormément de respect pour ceux qui les suivent et fraternisent de pause café en week-end. J'aimerai, simplement, qu'ils en aient un peu pour ceux qui errent sur les talus.
La route du travail ne sera pas la même demain. On a beau boucher au ciment les nids-de-poule, elle se craquèle et s'érode comme toute chose, comme chacun. Et puis on ne part déjà plus du même endroit, et on va ailleurs. La route qu'on prendra demain, il bien monter sur les talus pour la repérer. S'enfoncer dans des lieux où l'œil du conducteur concentré ne se pose jamais, et déboiser, aménager, couler du goudron.
Voyant cela, un honorable surnuméraire viendra tracer une ligne pour rappeler à chacun comment se partage la route de l'école. Les impôts de ses gosses paieront le goudron, félicitations. Dites lui juste de se souvenir qu'il faut bien que quelqu'un monte sur le talus pour savoir où le couler.
D'un autre point de vue, il a fallu la repérer, la route. Déboiser, aménager, couler du goudron. Les lignes à ne pas franchir y ont été tracées. J'ai énormément de respect pour ceux qui les suivent et fraternisent de pause café en week-end. J'aimerai, simplement, qu'ils en aient un peu pour ceux qui errent sur les talus.
La route du travail ne sera pas la même demain. On a beau boucher au ciment les nids-de-poule, elle se craquèle et s'érode comme toute chose, comme chacun. Et puis on ne part déjà plus du même endroit, et on va ailleurs. La route qu'on prendra demain, il bien monter sur les talus pour la repérer. S'enfoncer dans des lieux où l'œil du conducteur concentré ne se pose jamais, et déboiser, aménager, couler du goudron.
Voyant cela, un honorable surnuméraire viendra tracer une ligne pour rappeler à chacun comment se partage la route de l'école. Les impôts de ses gosses paieront le goudron, félicitations. Dites lui juste de se souvenir qu'il faut bien que quelqu'un monte sur le talus pour savoir où le couler.
mercredi 3 septembre 2008
Botox et trépanation
Ils baisent comme des fous et bouffe un sachet de métamphétamine pure au petit déjeuner. Les personnages de la grande vague des séries politiquement incorrectes sont différents. Des vrais oufs, tellement rock'n roll. Desperate Housewive. Californication. Weeds.
...Wait a sec.
Ils ont tous un appartement, un boulot et une vie de famille. Ils sont tous engagés dans leur
communauté. Ils sont sages.
On pourrait penser appartenir à une génération éclairée et visionnaire. Après tout, le crystal, on l'avait déjà démystifié à 15 ans. L'engeance du millénaire est une véritable encyclopédie des drogues sur pattes. On pourrait penser que ces nouvelles production lèvent les préjugés du spectacle pour tous. Que nos enfants demanderont "papa, maman, est-ce que c'est la fin de tout quand on meurt ?" et qu'on pourra leur répondre.
...Wait a sec.
Orange mécanique dénonçait une société possible - peut-être émergente - ou la liberté aurait été jetée avec l'eau du bain. Kubrick a, comme Burgess, grandi dans celle où les quaaludes étaient légaux. Et orange mécanique, c'était "politiquement incorrect". Sauf qu'à l'époque, on avait pas prescrit ou déformé le sens du mot "révolutionnaire", et I love rock'n roll, c'était pas encore Joan Jett et les Pistols.
Ces putain de séries sont le symptome répugnant de l'avènement du traîtement Ludovico, ou pire, de Big Brother. L'idée même d'individualisme glisse dans le siphon au moment où la cuisante médiocrité de leurs péripéties pantouflardes se maquille d'un arôme plastique de liberté et nous arrache un sourire impresionné.
Heureusement que la télévision nous apprend à nous faire violer l'âme jusqu'à l'os sans sans trop de souffrance ni de réaction. Le miracle de l'anésthésiologie.
...Wait a sec.
Ils ont tous un appartement, un boulot et une vie de famille. Ils sont tous engagés dans leur
communauté. Ils sont sages.
On pourrait penser appartenir à une génération éclairée et visionnaire. Après tout, le crystal, on l'avait déjà démystifié à 15 ans. L'engeance du millénaire est une véritable encyclopédie des drogues sur pattes. On pourrait penser que ces nouvelles production lèvent les préjugés du spectacle pour tous. Que nos enfants demanderont "papa, maman, est-ce que c'est la fin de tout quand on meurt ?" et qu'on pourra leur répondre.
...Wait a sec.
Orange mécanique dénonçait une société possible - peut-être émergente - ou la liberté aurait été jetée avec l'eau du bain. Kubrick a, comme Burgess, grandi dans celle où les quaaludes étaient légaux. Et orange mécanique, c'était "politiquement incorrect". Sauf qu'à l'époque, on avait pas prescrit ou déformé le sens du mot "révolutionnaire", et I love rock'n roll, c'était pas encore Joan Jett et les Pistols.
Ces putain de séries sont le symptome répugnant de l'avènement du traîtement Ludovico, ou pire, de Big Brother. L'idée même d'individualisme glisse dans le siphon au moment où la cuisante médiocrité de leurs péripéties pantouflardes se maquille d'un arôme plastique de liberté et nous arrache un sourire impresionné.
Heureusement que la télévision nous apprend à nous faire violer l'âme jusqu'à l'os sans sans trop de souffrance ni de réaction. Le miracle de l'anésthésiologie.
Inscription à :
Messages (Atom)