vendredi 23 janvier 2009

Jeudi, 10h30

Les travailleurs travaillent, les chômeurs se réveillent, les étudiants étudient, les parents au foyer surveillent leurs gamins et le monde tourne. Ma situation a quelque-chose d’incongru : je suis assis, seul, dans un parc désert. N’ayant demandé à personne de m’attribuer un rôle et une place, je me sens vaguement suspect et désemparé, presque illégitime. Vivant sans étiquette depuis un peu plus d’un mois, je redécouvre la réalité sous son aspect chaotique, indifférent. Que je sois là ou ailleurs, entrain de faire quelque chose de logique ou non, l’herbe continue de pousser et la gravité de nous clouer au sol. C’est aussi simple que ça.
Sur cette base, vous et moi n’avons pas grand-chose d’imposé : pourvoir à nos besoins pour vivre le plus longtemps possible, essayer d’être aussi heureux que possible et, finalement, mourir. Les détails de cette entreprise sont finalement assez libres : qu’on élève des chèvres dans le Larzac, qu’on vole, qu’on se lance en politique, qu’on loue ses 35 heures hebdomadaires ou qu’on fasse dérailler des trains… Tant qu’on respire, on se retrouve tous quelque part le jeudi à 10h30, pour la seule et unique raison qu’il faut bien être quelque part.
Pour ma part, je me vois assez mal faire dérailler un train, et ça me paraît même assez abominable. Mais ce genre de considération est complètement arbitraire. Que je sache, la foudre divine n’a jamais frappé les meurtriers – par ailleurs, on compte parmi eux autant de criminels que de héros et les critères qui permettent de faire la distinction sont, il faut l’admettre, complètement obscurs. Dans ce drôle de monde sans véritable repère, pleurer les victimes, n’en avoir rien à foutre ou se réjouir de la souffrance d’autrui est affaire de pure fantaisie.
Le cœur vient s’en mêler, bien sûr. Il n’y a plus que lui pour tracer des frontières entre le juste et l’injuste, le bon et le mauvais, le beau et le laid… Que lui pour se dresser face à une raison qui ne peut conclure qu’à l’indifférence. Comme dirait n’importe qui, il faut écouter son cœur. Facile à dire, mais pas si évident dans les faits. On a tous de temps à autres une envie de chocolat, une violente et soudaine passion amoureuse, un intérêt prononcé pour le Hip Hop ou la sodomie. Mais ça n’est pas encore entendre son cœur, juste l’entendre hurler. On ignore ses murmures, couverts qu’ils sont par la voix posée et familière des maîtres. Il est facile et confortable de la laisser nous bercer, nous guider, nous dire quoi faire, où être ; tellement plus que de s’asseoir un moment en essayant de répondre à l’éternelle question :
« MAIS QU’EST-CE QUE JE FOUS LA ?! »
C’est que quand toutes les réponses se valent, il faut de l’imagination pour trouver la sienne, ou une concentration aiguisée comme la lame d’un rasoir pour ignorer un instant l’omniprésent brouhaha et percevoir enfin ce bruissement intérieur… Voila ce que c’est, écouter son cœur. Reste encore à agir en conséquence, et l’effort devient plus intense, parce que c’est répondre à un appel que personne ne peut entendre si on ne le relaie pas, parce qu’il n’appelle à remplir les poches de personne, et soudain la bienveillance de ceux qui offraient une raison d’être s’étiole, et disparaît.
La raison revient alors au galop : il faut un équilibre : il faut se soumettre un peu pour être épaulé, sans jamais perdre de vue la voie qu’on a choisie. Facile ? Combien ont su trouver en eux une véritable aspiration ? Parmi eux, combien ont trouvé les moyens d’en faire autre chose qu’une névrose ? Et encore, combien se sont trompés ; combien ont laissé le moyen devenir la fin et le cœur s’époumoner en vain ?
Je veux, aujourd’hui, en venir à une suggestion : ne renonçons pas à nous demander ce qu’on fout là, régulièrement. Pourquoi pas le jeudi à 10h30 ? Il me semble que c’est une question difficile, mais jamais vaine.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Les deux derniers paragraphes me parlent encore plus que tout ton post.
Moi je me demande particulièrement ce que je fous la quand je me retrouve embarquée dans une voiture avec trois personnes en direction de Maastricht ou plus récemmment Mons-Bruxelles. T'es la dans une voiture loin de ton second chez toi et encore plus loin du bercail dans une voiture-poubelle qui perd de l'huile...Mais je me demande aussi ce que je fous la quand j'ouvre le rideau de ma chambre et que je ne vois qu'un immense et irrégulier applat de gris. Peut etre que j'ai trouvé une aspiration peut etre que je me trompe mais qu'est ce que je peux faire d'autre sinon prendre des risques, faire un crédit sur quinze ans et tenter le bordel?
Amicalement