Bon, j’ai grandi dans un petit village. Je veux dire, vraiment petit. Et comme tous les petits villages de France, il y a une église en plein milieux. Ma famille se situant quelque part entre l’agnosticisme et l’athéisme, c’était dans mes premières années un bâtiment assez mystérieux : probablement le plus grand du village, appartenant à tout le monde et à personne, un bâtiment qui sonne toutes les heures et où les gens viennent chanter le dimanche, puis se marier. Puis on y prie pour leurs âmes quand ils meurent. Bref, c’était assez flou. Dans un premier temps, on allait entre gosses y voler des cierges. Puis j’ai plus ou moins voulu comprendre sur quelles fondations on avait à un moment donné érigé la « maison de Dieu », et j’ai commencé ma brève carrière de catholique en tenant le rôle de Joseph à la messe de Noël. Cela consistait pour moi à me curer le nez devant un village attendri, et je ne saurais jamais s’il s’agissait d’un blasphème ou d’une certaine piété naïve. Mais peu importe.
Pour continuer sur ma lancée, je demandais à mes parents de m’inscrire au catéchisme. C’était une corvée pour certains de mes camarades qui n’avaient pas d’autre choix que de passer une soirée par semaine à se faire sermonner, mais pour moi, c’était avant tout un choix et une découverte. Bon, je n’étais pas vraiment fan des prières qu’on apprend par cœur et des morales toutes faites, mais j’ai pu découvrir un personnage assez cool : Jésus. Un type barbu qui se baladait à dos d’âne, arrivait dans une ville, faisait le bien, et puis repartait jusqu’à ce qu’on finisse par le crucifier. A ce moment-là, des amis de mes parents, ravis de mon apparente conversion, m’ont offert une petite carte du road-trip messianique. A chaque point sur la charte correspondait une fiche illustrée qui racontait le miracle accompli. C’est le souvenir d’un de ces récits qui m’intéresse aujourd’hui.
Jésus, donc, arrive dans une ville. Et dans cette ville, il-y-a des lépreux. Je ne sais pas vraiment ce que la lèpre évoque aujourd’hui au-delà des histoires drôles et des pots remplis de pièces de 20 centimes dans les épiceries, mais à l’époque, c’était la maladie la plus dégueulasse et la plus terrible qui soit. Incurable, extrêmement contagieuse, elle condamnait les malades à regarder leurs membres se détacher dans des léproseries, c'est-à-dire des bâtiments délabrés en périphérie où ils mourraient ensemble dans la misère et la honte. Donc dans la ville en question, personne n’aime les lépreux. Ce n’est peut-être pas de leur faute, mais si on leur tend la main, ils la contaminent. Ces gens-là sont foutus, et n’ont plus que leurs yeux pour pleurer – et encore, pas toujours. Quand notre héros barbu arrive, les gens ont entendu parler de lui. Ils se sentent tous un peu lésés par la vie, alors un attroupement se forme assez vite autour de lui : « Eh, m’sieur Jésus, tu pourrais me multiplier quelques pains ? La récolte a été moyenne cette année », « Tu pourrais arranger ma sciatique ? J’ai du mal à prier avec ce mal de dos » et autres petites doléances se multiplient. Comme Jésus est un mec sympa, il rend service dans la mesure de ses pouvoirs divins, et on commence à faire la queue. La place est bondée.
Arrive un lépreux vêtu de haillons. Au milieu du brouhaha des lamentations, on entend :
« Bah voila, moi j’ai la lèpre. ».
Grand silence. Un ange passe, si j’ose dire.
« Je vais mourir, c’est inévitable, et je n’ai pas droit à un peu de compassion parce que ma maladie fait peur aux gens. Je n’ai rien fait de mal, mais personne ne m’aime parce-que je n’ai pas de chance. »
A chaque mot, les gens s’éloignent un peu plus pour éviter les germes, si bien qu’au bout d’un moment il n’y a plus que Jésus au milieu de la place, le lépreux en face de lui, l’âne qui n’a rien compris entrain de grignoter et la foule autour d’eux, à une distance raisonnable. Le lépreux regarde Jésus. Jésus regarde le lépreux. Les gens regardent Jésus regarder le lépreux, et l’âne brait. Puis quelqu’un se met à crier :
« Tire-toi le lépreux ! On ne peut plus rien pour toi, tu vas mourir, essaye de ne pas contaminer notre messie au passage ! »
On reprend :
« Ouais ! C’est pas parce-que t’est foutu que tu vas tout gâcher pour nous ! »
« Ouais ! »
« Ouais ! »
« Ouaaaaaiiiiiiis !!! »
Et la foule de commencer à caillasser le type malade. Une pierre, ça fait mal quand on la jette avec de la haine, vous savez. Sur des chairs pourrissantes, c’est pire. Et là, Jésus dit juste :
« Arrêtez. »
Comme c’est le fils de Dieu et qu’il a la voix qui porte, on l’écoute. La lapidation cesse, les cris cessent. Retour au silence. Un buisson roule, porté par le vent chaud, et le messie allume une clope en plissant les yeux. Il avale une bouffée et recrache la fumée avec la classe du cowboy Marlboro, parce-qu’à cette époque-là c’est de la lèpre qu’on a peur, pas du cancer. Il parle et dit au malade dégoulinant de pus, de sang et de larmes :
« Approche, car je vais te guérir. »
Là, c’est du jamais vu. Primo, si les gens ont entendu parler du pouvoir de Jésus, ils n’ont jamais pu assister à ses miracles sur Youtube, jusque là il ne s’agit que d’une rumeur pour eux. Secundo, toucher un lépreux, c’est devenir lépreux soi-même, ça ne se fait pas. Tertio, on n’a pas encore inventé le téléphone portable. Pas question pour le voyageur barbu de passer un coup de fil rapide à son père pour lui demander ce qui se passera s’il le fait. Peut-être qu’il va y avoir miracle, et peut-être qu’il va juste tomber malade et qu’il ne pourra plus aider personne. Mais c’est un type comme ça : il va essayer.
Le lépreux approche, et c’est de plus en plus abominable pour l’assistance : un réprouvé pathétique entre la vie et la mort, un zombie, titube vers celui qui incarne pour eux la beauté, la justice, l’espoir. Et risque de le souiller définitivement. Chaque pas qu’il fait les rapproche tous d’un monde inimaginable où la transcendance aurait succombé au pourrissement. Ils pâlissent.
Enfin, Jésus touche le lépreux. Ce moment là est probablement le plus lourd de suspense et le plus beau de sa carrière.
Le récit s’arrête ici pour moi. La suite n’a pas plus vraiment d’importance.
Cette histoire m’a bouleversé, vraiment. Elle fut le point culminant de ce que j’appellerai ma foi, faute de mieux. Après elle, je devais découvrir les rites ennuyeux et les lois rigides de l’Eglise. Les guerres livrées, les mensonges proférés, les suicides, les meurtres, les vols, les conquêtes, les crimes commis depuis ce moment qui appartient peut-être au mythe, peut-être à l’histoire, et commis au nom de Dieu, ou de l’Homme, ou du Bien.
Peu de choses ont changé depuis le temps du récit. Les foules, sur les places, continuent de faire ce qu’elles font parce qu’elles l’ont toujours fait et comptent sur leurs Jésus de carton pour faire le bien, et décider de ce qu’est le bien. La foi de ce messie consistait à faire de son mieux, à caresser une peau malade pour la guérir. La foi qu’il a inspirée consiste à attendre qu’il revienne régler tous les problèmes du monde, comme s’il n’était passé par là non pas pour donner l’exemple, mais pour convaincre chacun qu’il était le seul à pouvoir agir de façon raisonnable.
Attendre la parousie et l’Apocalypse, voila la forme dominante de la conscience morale. Il ne s’agit plus d’un dogme religieux, mais d’une véritable dynamique générale : Dieu reconnaîtra les siens, le président sauvera nos peaux, le jury tranchera, quelqu’un viendra arranger ce merdier… Et d’ici-là, restons dans nos bureaux et nos salons, après tout qui sommes- nous pour faire quoi que ce soit ? Combien de lépreux lapidés dans l’indifférence générale depuis Jésus ? Combien de fois penser qu’«ils ne l’emporteront pas au Paradis » a-t-il suffit à se défaire de toute responsabilité ?
On le sait au fond, il est temps de le dire tout haut : admirer ceux qui sont admirables ne nous confère ni légitimité, ni dignité. Toutes ces opinions si droites, tout ce soutien moral qu’on accorde si généreusement aux victimes et aux justes ne nous libèrent d’aucune responsabilité. Ce sont des analgésiques dans lesquels ont vient noyer la douleur de l’évidence, ce jugement de nos consciences qui crie à chaque instant comme nous sommes criminels, même envers nous-mêmes.
En ce moment, j’aime bien soulever des évidences. Parce-que je suis fier de composer avec dans ce qu’elles ont de réel, et que je prends à la lettre ce mot de Camus : "nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie. ". J’irais même jusqu’à dire qu’en prenant le temps d’y réfléchir un peu…
dimanche 7 décembre 2008
mardi 2 décembre 2008
C'est quoi ce blog de merde ? Un exutoire pour post-adolescent régressif ? La tanière du dernier poète maudit sans vers et sans talent ? Pas étonnant que le monde parte en couille, quand on voit la quantité d'informations creuses de ce genre déborder sur le net, déborder de la télé, de la radio, des librairies, de partout.
Sincèrement. Je le pense.
On devrait tous prendre un moment chaque mois en haut de quelque chose de très haut. Une grue, un immeuble, une montagne, n'importe quoi de vraiment très haut. Regarder tout au fond de nous même. Et trouver une bonne raison de ne pas se jeter dans la vide pour améliorer les chances de salut de l'espèce humaine, ou au moins sauver ce qui nous reste de dignité.
Mais non. Les connards continuent de klaxonner dans les embouteillages, je débite encore mes indigestions cérébrales, on met toujours du coca Leader Price en rayons. Tout ce qu'il a de minable continue à ne pas briller sous un soleil hagard.
Si toi non plus, tu n'en peux plus; si toi aussi tu pense que tu ferais mieux de mourir; si toi aussi tu reste quand même en vie...
...Crée un blog ?
Sincèrement. Je le pense.
On devrait tous prendre un moment chaque mois en haut de quelque chose de très haut. Une grue, un immeuble, une montagne, n'importe quoi de vraiment très haut. Regarder tout au fond de nous même. Et trouver une bonne raison de ne pas se jeter dans la vide pour améliorer les chances de salut de l'espèce humaine, ou au moins sauver ce qui nous reste de dignité.
Mais non. Les connards continuent de klaxonner dans les embouteillages, je débite encore mes indigestions cérébrales, on met toujours du coca Leader Price en rayons. Tout ce qu'il a de minable continue à ne pas briller sous un soleil hagard.
Si toi non plus, tu n'en peux plus; si toi aussi tu pense que tu ferais mieux de mourir; si toi aussi tu reste quand même en vie...
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