vendredi 31 octobre 2008

Adam, ce crétin incapable

Je me souviens d’un évènement banal mais agaçant. J’étais petit. Mes parents venaient de m’offrir une boîte de Lego et je n’attendais, sur la longue route de Nice à chez moi, que le moment où je pourrais l’ouvrir et commencer à construire la prison des pirates.

Je rentre dans ma chambre. Je m’assois par terre. Je me prépare à déchiffrer le plan, enfin.

Pas de boîte. Le sac Toys’r’us a disparu.

J’ai passé plus d’une heure à le chercher. Plusieurs allers-retours à la voiture, exploration minutieuse de chaque pièce de la maison, accusations lancées à ma sœur, à mes parents, à un voleur théorique et furtif… Pour finir, défait, par renoncer à mon plaisir.

Je retourne dans ma chambre. Je m’assois au même endroit. Je regarde devant moi.

Le sac est juste devant moi, où je l’avais posé en entrant. En vérité, il était là depuis le début.

En y repensant, tous mes vains efforts de recherche n’étaient ni plus ni moins que de la démence profonde. Que la mémoire, la raison et la perception puissent à ce point faire défaut qu’on s’en trouve incapable de rétablir la continuité de ses actes –poser un truc par terre, merde- c’est grave. Et agaçant. Et pourtant, qui n’a jamais subi ça ? Je pose mes clés, je pose le programme télé sur mes clés, mais putain où sont ces putains de clés ? Je vais dans la cuisine chercher un morceau de sucre, je regarde par la fenêtre, je retourne à ma tasse de café et je me rends compte que j’ai oublié de prendre le sucre. Ce n’est pas parce-que la chose passe inaperçue, noyée qu’elle est dans les milliards d’ingrédients du quotidien, qu’elle ne révèle pas une défaillance pitoyable.

Ce n’est pas dénué de tragique. Si un échec aussi complet fait au pire passer pour un con celui qui ne trouve ses clés qu’une demi-heure plus tard, il bouleverse quand un responsable prend une décision inadaptée, qu’un pilote précipite son avion dans l’océan ou qu’un expert échoue à déceler la toxicité d’un produit de grande consommation : les conséquences sont bouleversantes. Mais la cause est strictement la même : la personne aux commandes a complètement sombré l’espace d’un instant.

On ne peut pas vraiment anticiper ce genre de choses : chacun est plus ou moins maître de lui-même et il y a infiniment plus de façons de perdre les commandes qu’on en découvre chaque jour en retrouvant nos clés/sucres/portefeuilles. Ce qui est amusant, c’est la quantité de choses qu’on délègue à des inconnus a priori aussi peu fiables, voire moins fiables que nous même. C’est vrai qu’on délègue la responsabilité, mais qui se fout de savoir qui est responsable quand on en est à prier pour que l’airbag suffise à amortir le choc ?

Sérieusement, penser à cette boîte de Lego c’est comme regarder le soleil exploser. Je ne suis pas foutu de la trouver devant moi, et j’ai décidé de construire la prison des pirates ? Mon banquier n’est pas plus à même de comprendre la nature de l’argent que qui que soit sur terre et je lui confie mon maigre capital ? Untel ne sait pas quel jour on est mais il va conduire parce-que c’est le seul à ne pas avoir bu ? L’espèce humaine est un tel ramassis de bras-cassés qu’elle ne survit que parce-qu’aucun homme n’en est responsable. Non mais tu vois le délire si l’atmosphère avait une panne de réveil ?

mercredi 15 octobre 2008

Les causes perdues

La route du travail est la même tous les jours. L'ennui qu'elle suscite est certainement le plus grand mal de beaucoup, tiraillés qu'ils sont entre le confort qu'elle donne et la vie qu'elle prend. Parce-que la route du travail a toujours été là. Petit, on la prenait pour aller à l'école. On sait où on arrive, quitte pour nos modérés à y perdre un peu de soi. Le compromis est honnête.
D'un autre point de vue, il a fallu la repérer, la route. Déboiser, aménager, couler du goudron. Les lignes à ne pas franchir y ont été tracées. J'ai énormément de respect pour ceux qui les suivent et fraternisent de pause café en week-end. J'aimerai, simplement, qu'ils en aient un peu pour ceux qui errent sur les talus.
La route du travail ne sera pas la même demain. On a beau boucher au ciment les nids-de-poule, elle se craquèle et s'érode comme toute chose, comme chacun. Et puis on ne part déjà plus du même endroit, et on va ailleurs. La route qu'on prendra demain, il bien monter sur les talus pour la repérer. S'enfoncer dans des lieux où l'œil du conducteur concentré ne se pose jamais, et déboiser, aménager, couler du goudron.
Voyant cela, un honorable surnuméraire viendra tracer une ligne pour rappeler à chacun comment se partage la route de l'école. Les impôts de ses gosses paieront le goudron, félicitations. Dites lui juste de se souvenir qu'il faut bien que quelqu'un monte sur le talus pour savoir où le couler.